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10/07/2019 12h:16 CET | Actualisé 10/07/2019 12h:16 CET

"Forces du changement" et "Forces de l’alternative démocratique" : Les germes de l’Etat autoritaire toujours présents

RYAD KRAMDI via Getty Images

Deux regroupements de forces politiques se dessinent sur la scène politique algérienne. D’un côté, les “Forces du changement” sont coalisées autour de Benflis, ancien Premier ministre et ancien secrétaire général du FLN, candidat potentiel à la Présidence de la république, et intégrant les partis “islamistes”. Ce regroupement se montre plus prompt au compromis avec le pouvoir intérimaire pour aller vers une Présidentielle dans des délais rapprochés. De l’autre côté, les “Forces de l’alternative démocratique” sont composées de partis de la “gauche démocratique” (FFS, RCD, UCP ( ?)) et de la “gauche marxiste” (MDS et PLD issus de l’ancien parti communiste PAGS ; PT et PST d’origine trotskyste). Cette alliance de gauche rejette l’idée de Présidentielle et insiste sur une période de transition parce « que l’organisation d’une élection présidentielle dans le cadre du système actuel ne servira qu’à sa régénération ». Nous sommes en présence de deux regroupements de forces politiques dont l’existence est antérieure au Mouvement populaire du 22 Février. Faute d’avoir pu faire leur jonction avec ce Mouvement, ont-ils rompu avec les germes de l’Etat autoritaire ?

Les “Forces du changement”, l’alliance électorale à courte vue ?

Les personnalités de ce regroupement sont d’origine nationaliste et/ou religieuse. Le principal parti de cette alliance porte le nom “d’avant garde des libertés” dont la traduction en arabe est difficilement prononçable. Il a été peu audible sur les revendications de libération des détenus et d’arrêt de la répression. Sous la pression du mouvement populaire toujours présent, il les a reprises du bout des lèvres. 

Traumatisées par les échecs subis lors d’élections passées sous contrôle étatique, le principal souci de ces personnalités semble l’organisation “d’élections libres”. Leur conception du changement se rattache au changement de personnel et aux qualités morales de ce personnel.

Leur condamnation des pratiques du régime n’est pas accompagnée de suffisamment de propositions de changements structurels. Le flou du programme respectif des composantes de cette coalition favorise justement leur politique d’alliance. Convaincues de la grande influence de l’Armée et des services de sécurité, ces personnalités sont plus sensibles au rapport de force et plus enclines au compromis. Elles n’affichent pas une adhésion claire à l’Etat de droit et aux droits et libertés individuels.

Pragmatiques, elles semblent se fier à l’évolution du rapport de force que des ”élections propres” leur apporteraient. La présence de « partis islamistes » au sein de cette alliance alerte sur les concessions faites dans le domaine des libertés individuelles. L’obstination des “partis islamistes” à imposer leurs référents linguistiques et religieux donnent à penser que le danger de l’Etat autoritaire n’est pas écarté.

Il peut même prendre, dans un rapport de force qui leur serait plus favorable, des tournures dramatiques pour le pays. Les calculs électoraux à courte vue peuvent favoriser leur émergence dans la mesure où il n’est pas mis l’accent sur les aspects inconciliables avec l’Etat de droit de certaines de leurs positions sur la place de la religion dans la Société et leur attachement à l’oppression linguistique contre la langue amazigh ou la langue française. Des clarifications s’imposent.

Le mouvement populaire du 22 Février a porté haut la revendication de liberté sans exclusive. Il appartient à toutes les forces politiques qui veulent s’inscrire dans cette orientation de marquer leur adhésion inconditionnelle aux droits de l’homme tels que définis universellement et auxquels l’Algérie a souscrit en ratifiant en 1989 le  “pacte international relatif aux droits civils et politiques” adopté par l’Assemblée Générale des Nations-Unies le 16 Décembre 1966.

Les “Forces de l’alternative démocratique”, la confusion

Ces partis de gauche rejettent la Présidentielle dans une échéance rapprochée. Ils se prononcent pour un “processus constituant souverain”. Autrement dit, ils adhèrent à l’idée défendue jusqu’ici principalement par le FFS et le PT de l’élection d’une assemblée constituante. La formule, un peu plus sophistiquée utilisée, nous renseigne sur des réserves exprimées par certains participants dont l’adhésion à ce mot d’ordre est nuancée.  L’idée de processus intègre l’élément temps. Ce qui est conforme au principe de transition réclamée par l’alliance de gauche. Mais l’objectif demeure le même. L’assemblée constituante, l’assemblée qui doit élaborer et adopter la Constitution de l’Algérie. Et comme le FFS et ses alliés sont respectueux de la démocratie, le contenu de la Constitution dépendra de la composition de cette assemblée. Voilà la principale tare de cette revendication.

Les “Forces de l’alternative démocratique”ne font pas la différence entre la souveraineté du droit (l’Etat de droit) et  la souveraineté populaire (la démocratie directe) ou la souveraineté nationale (la souveraineté par les institutions représentatives). Leur déclaration plaide d’ailleurs en faveur d’un “Etat de droit démocratique et social”. Qui doit être souverain, c’est-à-dire l’ultime pouvoir, le Droit ou le Peuple ? Les principes universels des droits de l’homme ou le vote majoritaire du peuple ? La souveraineté du Droit, voilà la force des sociétés les plus libres. Il existe une hiérarchie qui place le Droit au dessus de tout, la suprématie du Droit sur toute autre souveraineté.

A cette condition, la démocratie devient un moyen efficace pour les libertés. La suprématie du Droit ne s’accommode d’aucun despotisme, la démocratie sans le Droit peut mener à la dictature. A répéter à tue-tête “Assemblée constituante”, l’objectif des libertés individuelles est oublié au profit d’un moyen loin d’être infaillible. 

Par la grâce d’une représentation nationale confiée majoritairement aux forces hostiles aux libertés individuelles, la Constitution de l’Algérie servira à imposer aux Algériennes et aux Algériens qui manifestent massivement depuis plus de quatre mois contre l’Etat autoritaire, un régime despotique voire obscurantiste. La Constitution n’est pas le cadre pour inventer le Droit. Pour l’essentiel, ce Droit existe, ce sont les droits humains universels, il s’agit de les transcrire dans la Constitution. C’est pourquoi, il n’est pas obligatoire de passer par une “Constituante”. Il ne sert à rien de dresser la liste des libertés pour finir par tendre le cou aux ennemis des libertés. Pourquoi cette obsession de la constituante?

Le recours à un référendum, exercice de la souveraineté populaire, peut parfaitement légitimer l’adoption de la Constitution pour peu que sous la poussée du mouvement populaire du 22 Février, une équipe experte et consensuelle élabore le projet de constitution, celui qui fera enfin accéder l’Algérie au Monde des libertés.


La continuité de l’étatisme économique

Poussant plus loin la confusion, les “forces de l’alternative démocratique” se prononcent pour “la souveraineté populaire sur les richesses naturelles de la nation″. Les auteurs du texte, par surenchère ou par ignorance, expriment une revendication inédite de gestion collectiviste de l’économie. Ils sont dans la confusion de deux notions. La souveraineté populaire qui est l’expression directe du peuple; il s’agit d’un choix direct sans intermédiation, c’est la démocratie directe; pour l’élection du Président de la république ou lors d’un référendum. La souveraineté nationale s’exerce par l’intermédiaire des institutions élues, c’est la démocratie représentative.

Pris à la lettre, cette affirmation des “Forces de l’alternative démocratique” revient à confier la gestion des “richesses nationales” à l’assemblée générale de tout le peuple algérien ! Excès d’enthousiasme ou effet de négociations serrées ? Toujours est-il que cette “recommandation” s’inscrit dans un exposé éparpillé dans le texte d’une gestion étatiste centralisée  de l’économie résumée dans la formule : “La Consécration du rôle de l’Etat dans la conduite du développement national”. Autrement dit, la consécration de l’économie administrée. Le texte contient également l’injonction : “L’arrêt immédiat du bradage des richesses nationales et la récupération des biens spoliés ”. “Bradage” et “spoliation”, deux mots-clefs complémentaires du conservatisme économique. L’un pour bloquer la libéralisation de l’économie et son ouverture à la concurrence, l’autre pour appeler aux nationalisations.

L’étatisme économique. C’est purement et simplement la continuité de la politique appliquée depuis l’Indépendance et qui a connu des variations mineures au fur et à mesure des changements de gouvernements. Les performances économiques médiocres de l’Algérie, sa vulnérabilité, sa prédisposition à la corruption sont le produit de la gestion centralisée de l’Etat. L’Etat social qui dispose forcément des leviers économiques a été une “constante” des gouvernements algériens.

Pour tout observateur impartial, les chiffres sont disponibles dans les budgets et les lois des finances. Grâce à un baril de pétrole à plus de 120 dollars, le régime de Bouteflika a pratiqué une politique sociale généreuse. Ses prédécesseurs n’ont pas été en reste. L’idée que les pouvoirs algériens ont pratiqué une politique en faveur des seules couches aisées est fausse même si le spectacle offert par les comparutions et arrestations de ces dernières semaines laisse une image de dilapidation généralisée des ressources du pays. Les couches populaires ont largement bénéficié d’une politique sociale démagogique encourageant le parasitisme. Le gaspillage des ressources est inhérent à l’économie d’Etat. La prédominance de la politique sur l’économie empêche une allocation adéquate des ressources. Les préoccupations clientélistes du personnel politique, l’affairisme de connivence sont la conséquence de la domination de l’Etat sur l’économie.

A l’inverse et malgré ses limites, l’économie de marché continue à faire la preuve de sa supériorité dans la régulation de l’économie. Même la Chine communiste s’y est ralliée et enregistre des résultats économiques et sociaux remarquables. L’Etat doit se limiter à faire respecter la concurrence et à pourvoir aux besoins communs que la concurrence ne peut prendre en charge. La surenchère sociale et souverainiste affichée dans la déclaration disqualifie les “forces de l’alternative démocratique” dans l’objectif de redressement économique du pays. C’est par la mobilisation de l’épargne et par l’investissement que pourra s’opérer ce redressement.

Pour cela, la liberté économique et l’ensemble des autres libertés individuelles susciteront la prise de risques et les efforts nécessaires, libéreront les énergies et capacités d’innovation de la jeunesse notamment. Clamer des objectifs sociaux irréalistes et le maintien de l’économie d’Etat, c’est compter sur un surenchérissement du baril de pétrole alors que l’Algérie a besoin d’un développement économique diversifié et compétitif, source de production de richesses et condition d’une politique sociale durable. Pour cela, il faut libérer l’économie de la main mise incompétente et gaspilleuse de l’Etat.

Les promesses nées du Mouvement populaire du 22 Février appellent à l’émergence de forces politiques novatrices.