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19/07/2019 10h:59 CET | Actualisé 19/07/2019 10h:59 CET

Finale de la CAN 2019: ce que le foot a de révolutionnaire pour l'Algérie et le monde arabe

Le football est devenu un fait sociétal puissant, dépassant le strict cadre du sport et transcendant les frontières.

OZAN KOSE via Getty Images

Effervescence dans les rues d’Alger et partout où la diaspora algérienne a élu domicile: les Fennecs dirigés par Djamel Belmadi disputent, aujourd’hui, la finale de la Coupe d’Afrique des Nations! L’occasion de mesurer combien le football est devenu un fait sociétal puissant, dépassant le strict cadre du sport et transcendant les frontières. Un vecteur d’émotions, proposant des victoires spectaculaires et des drames influant sur le quotidien de millions de supporters.

C’est justement ce que vient raconter l’exposition “Foot et monde arabe, la révolution du ballon rond” hébergée, jusqu’au 21 juillet 2019, à l’Institut du Monde Arabe (IMA), à Paris. La preuve que le sport voisine avec la politique en influant, parfois, sur le cours de l’Histoire. Visite guidée!

Mohamed Salah, icône 2.0

Rapide, technique et inspiré, Mohamed Salah se joue des défenses de Premier League avec une épatante maestria. Match après match, l’attaquant de Liverpool virevolte. Ses exploits sont diffusés en mondovision. Superstar d’un football globalisé, « Le Pharaon » est adulé en Angleterre et vénéré telle une divinité antique dans son pays d’origine. A l’ère de Snapchat, d’Instagram et de Twitter, supplantant symboliquement par ses buts l’autorité “vieux-monde” du maréchal al-Sissi, Salah a quitté la sphère footballistique pour revêtir une fonction grandiose, éminemment politique. A l’instar de Messi, Ronaldo, Mbappé et Neymar, il est devenu un emblème, celui d’un sport devenu objet de pop-culture et fabriquant de nouvelles idoles, de nouveaux dieux. Ainsi transformé, conscient de son pouvoir si convoité, le football fait désormais l’objet d’un conflit entre pouvoirs et contre-pouvoirs.

En Égypte comme dans le reste du monde arabe, sa fonction est double. Elle oscille entre espoirs sportifs et résistance socio-culturelle ardente, propriété d’ailleurs largement entrevue au cours des Printemps Arabes. C’est ainsi qu’à Port-Saïd, en février 2012, 72 supporters “ultras” trouvèrent la mort dans de troubles débordements encadrés par le pouvoir. Soudain, le stade change de fonction. De théâtre des rêves, il se mue en espace de guerre civile... Plus récemment encore, en Algérie, les enceintes sportives ont joué un rôle moteur dans la chute d’Abdelaziz Bouteflika. C’est ainsi qu’au chant de la “Casa del Mouradia” et plus particulièrement de l’enceinte de l’USM Alger, le stade Omar-Hamadi, émanèrent les premiers mouvements de contestations populaires. Cela ne doit finalement rien au hasard… Hiérarchisées, politisées, structurées, capables de mobiliser des milliers de jeunes et de les faire descendre dans la rue, les associations de supporters font office d’avant-gardes révolutionnaires, de Tunis à Alger en passant par les faubourgs du Caire.

Comment le foot arabe entre au musée

Parce qu’il constitue le miroir des passions locales, le football arabe méritait d’entrer au musée. C’est désormais chose faite – et de fort belle manière - avec l’exposition “Foot et monde arabe, la révolution du ballon rond” hébergée, jusqu’au 21 juillet 2019, à l’Institut du Monde Arabe (IMA), à Paris. Traversant les décennies et la géographie, l’exposition s’articule autour de onze temps forts, tels les onze joueurs composant une équipe de football. Du Liban à la Jordanie, de l’indépendance de l’Algérie en passant par le mur de séparation entre Israel et les territoires palestiniens et jusqu’à la prochaine coupe du monde 2022 au Qatar, le programme est riche, dense et immersif. Surtout, il traite de sujets réputés explosifs en réussissant le tour de force de les exposer sans heurts, avec du recul et un brin de nostalgie. ”Nous avons beaucoup travaillé pour être objectif et rendre compte de la réalité du football dans ce monde arabe complexe, explique Aurélie Clemente-Ruiz, la commissaire de l’exposition.  Pour cela, nous avons réuni un comité scientifique efficace, composé de personnalités variées - Pascal Blanchard, Paul Dietschy et Yvan Gastaut, entre autres - donnant lieu à des débats vifs qui ont nourri notre réflexion et la manière de présenter les choses.”

Un travail de longue haleine, mené en dépit de nombreuses difficultés pratiques et muséographiques. “Il a fallu plus d’un an et demi pour trouver toutes les pièces exposées, poursuit Clemente-Ruiz. Nous nous sommes appuyés sur les fonds d’archives de la FFF, ceux de la FIFA et des fédérations de football dans le monde arabe ainsi que sur les archives des joueurs et de leurs familles. Avec un constat: il est difficile de trouver des archives anciennes dans le monde arabe, peu de choses sont conservées.” C’est pour en préserver le souvenir et écrire une bonne fois pour toutes cette épopée épousant les contours et les vicissitudes de la grande Histoire, que l’exposition de l’IMA avait son importance. 

De salle en salle, navigant entre les fétiches chargés d’histoire (maillots, ballons, trophées des Coupes du monde 1998 et 2018...), photographies, extraits d’archives, documentaires et œuvres d’art contemporain, le visiteur s’immerge dans une ferveur aux modalités particulières. Jack Lang, directeur de l’IMA, ne s’y trompe d’ailleurs pas. “Le football est un véritable phénomène de société dans le monde arabe, écrit-il. Un miroir dans lequel se projettent enjeux sociaux et politiques, revendications identitaires, voire dérives nationalistes et religieuses. Mais il est aussi ce terrain unique où s’exacerbent la passion et la ferveur populaire, poursuit-il. Il suffit de voir l’enthousiasme des supporters des clubs marocains de Raja et du Wydad lors du derby, celui des Irakiens au moment de la victoire de leur équipe nationale en Coupe d’Asie en 2007, ou encore des Égyptiens pendant les matchs des Pharaons”. Le grand mérite de l’exposition est ainsi de venir poser des mots, des images et des œuvres multiples sur cette réalité longtemps demeurée évanescente.

Ben Barek et Zidane, deux destins français

Aurélie Clemente-Ruiz et son équipe ont joué sur les symboles. Cela tombe bien, le football en produit à la pelle, surtout dans les interstices du vivre ensemble, du métissage, surtout en France, pays jadis favorable à la colonisation devenu terre d’accueil. Pas un hasard donc si l’exposition commence par une réhabilitation footballistique et sociologique de Larbi Ben Barek. “Nous voulions vraiment ouvrir l’exposition par sa fabuleuse histoire, aujourd’hui oubliée par beaucoup. Ce joueur incarne formidablement le message de l’exposition: venu du monde arabe, il devient une star en France et aboli les frontières et les discriminations.” Née en 1917 à Casablanca, arborant fièrement le maillot tricolore, “la Perle noire” évolua avant-guerre à l’Olympique de Marseille puis au Stade Français avant de s’en aller jouer en Espagne, à l’Atlético de Madrid, où son transfert record pour l’époque (17 millions de francs) et son talent suscitèrent controverse et admiration. Au cours de son mandat de seize ans sous le maillot bleu (là encore, un record de longévité), l’attaquant fut tout à la fois victime d’un racisme débridé et d’une adulation profonde.

Plus que n’importe quel autre joueur de son époque, Ben Barek raconte les errements et les fantasmes de son époque. Il fut l’idole du roi Pelé puis, plus tard, le héros délaissé, abandonné par sa patrie et ses supporters. Comme un saut dans l’espace et dans le temps, c’est par la figure mythique de Zinédine Zidane que se poursuit le fil franco-arabe de l’exposition. Ici, la scénographie en dit long sur l’aura acquise par les sportifs au fil des décennies... Ainsi, tandis que Ben Barek est mort dans un cruel oubli, Zidane devient, au fil des matchs un demi-dieu. Ce dernier bénéficie d’ailleurs d’un temps fort à couper le souffle: dans une salle obscure est diffusé, en boucle, le film Zidane, a portrait of the 21st century signé par le plasticien Philippe Parreno. Le culte voué au génie des quartiers nord de Marseille est là pour durer...

Quarante-quatre années après le dernier match de Ben Barek sous le maillot bleu, “Zizou” a propulsé la France dans une curieuse euphorie collective. Les temps ont définitivement changé. Notre regard sur le football arabe et ses enfants également. Le temps d’un été 98, l’hexagone s’est soudain rêvé fort de sa diversité. Au triptyque républicain “Liberté, Égalité, Fraternité”, le peuple en liesse ajoutait joyeusement un second slogan: “Black-Blanc-Beur”!

C’est tout l’intérêt de cette exposition à l’IMA que de remettre des éléments de contexte historiques, sociologiques et narratifs dans cette ferveur disloquée et mondialisée. Voilà une puissante ode au football arabe!

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