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27/05/2019 14h:18 CET | Actualisé 27/05/2019 16h:12 CET

Fin du sit-in des enseignants chercheurs du syndicat Ijaba: Finish d’un parcours initiatique

Une épreuve vivifiante du parcours, inoubliable à jamais.

Ijaba

Sit-in levé après 63 jours. Les universitaires affiliés au syndicat indépendant Ijaba ont résisté au blocage de leurs salaires et à la suspension de leur couverture santé. Ils réclament plus que jamais le respect par l’Etat de ses engagements.

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Ils ont fait place nette les universitaires ce dimanche 26 mai 2019. Balais, raclettes sol et rouleaux de peinture en main pour nettoyer puis donner un éclat de blancheur aux recoins de l’escalier -en plein air- et aux salles qui ont accueillies leur sit-in de 63 jours au ministère de l’Enseignement supérieur. Décidément, la ténacité des universitaires a fini par payer. Ils ont recouvré pleinement salaires et couverture médicale sans céder à la grossière pression de leur ministre. Elle se résume en “renoncez à vos droits et vous pouvez nourrir et soigner vos enfants!”. Retour sur une crise inédite à l’université tunisienne.

Tunis. Rue de Rome. Samedi 4 mai 2019.

En tête du cortège de la “Marche du Défi”, Nejmeddine Jouida, coordinateur national d’Ijaba, le syndicat des enseignants-chercheurs tunisiens, lance dans le micro: “Ya Chahed, réveille-toi, réveille-toi, l’université s’écroule!… Ya Khalbous, ya Khalbous, dignité, et non pas argent!”.  

Mais trop loins, Chahed, le chef du gouvernement, et Khalbous, son ministre de l’Enseignement supérieur, n’ont pas entendu ces slogans en live, mais les milliers d’universitaires de la manif, eux, si. C’est que Jouida s’exprime dans un micro VHF et pas dans un traditionnel mégaphone de 45 Watts max imprimant à toute voix pure un timbre nasillard. Et elle l’amplifie à merveille les appels de Jouida, l’enceinte mobile à batterie d’une puissance de 400 Watts … Finis les grésillements! Mais la sono professionnelle doit être portée à bras-le-corps lorsque l’état de la chaussée interdit l’usage de son trolley. Qu’à cela ne tienne, de solides gaillards se relayeront tout au long du parcours pour la porter. Eux aussi des universitaires, docteurs en biologie génétique ou en génie mécanique, et participent consciencieusement à la logistique du parcours.

J. Gharbi.
Tête de cortège de la manif. du 4 mai 2019. Nejmeddine Jouida, coordinateur national du syndicat Ijaba tenant en main le micro VHF. A sa droite, Zied Ben Amor, coordinateur national adjoint.

 

Ijaba innove

Un histoire d’hommes, tout ça? Question représentativité des femmes dans les instances d’Ijaba, il faut signaler une singularité. Non, la parité n’est pas respectée … C’est que le bureau national du syndicat est composé de quatre femmes et de trois hommes…cela donne plus que 57% de femmes. Elles? Au-delà de la parité! En force aussi sur le terrain. 

Exemple? Raja Fdhila devance de quelques mètres le cortège en brandissant -comme un trophée- le volumineux registre. Elle aussi docteur (informaticienne et spécialiste en intelligence artificielle), enseignant-chercheur à Mahdia, elle contribue au mouvement. Aujourd’hui, son rôle consiste à donner une réponse à la controverse si récurrente à chaque manif: combien sont-ils? Dorénavant, finies les bataille de chiffres puisque chaque participant est invité à inscrire son nom et contresigner le registre. Décompte final? Ils étaient 3746, soit près de la moitié des enseignants-chercheurs tunisiens en exercice en Tunisie. Au pied des marches du théâtre municipal, point de ralliement de la manif, elle recueillera les signatures des retardataires. Jamais ils ne s’étaient aussi massivement rassemblés dans les avenues de Tunis. “Le total d’années d’études post-bac. de ce généreux flot humain vous fait remonter au paléolithique supérieur soit plus de 30.000 ans avant l’invention de l’écriture” commente un autre prof impressionné par cette mobilisation d’universitaires, traditionnellement peu enclins à l’action syndicale.

O. Cid.
25 mars 2019. « La Nuit du défi ». Speechs et musique en live. 1 e jour du sit-inpour protester contre le blocage des salaires et la suspension de la couverture médicale de centaines d’enseignant-chercheurs. 

 

Vous n’en avez jamais entendu parler? Inutile de s’autoflageller, aucun reportage TV n’en a correctement compte-rendu, même pas la chaine publique Watanyia. Quant au journal (contrôlé par l’Etat) La Presse, il annonce pompeusement une présence de 150 personnes sur l’avenue Bourguiba. Et puisque vous n’avez aucun don prémonitoire, inutile de pester contre le hasard qui ne vous a pas aiguillonné vers la page Facebook d’Ijaba pour apprécier l’étendue de la manif. Depuis le registre jusqu’au cordon policier de fin de cortège.

Vous finirez alors par réaliser qu’Ijaba innove encore avec inscrite sur les tee-shirts, la revendication des universitaires: “Applique l’accord du 7 juin” conclut en 2018. Le sauvetage de l’université tunisienne voilà l’essence même du pacte établit entre le ministère et Ijaba. Or, toutes ses clauses ont été outrageusement ignorées par le gouvernement. Revue des dérobades? Le budget de l’enseignement supérieur est passé en proportion du budget de l’Etat de plus de 7% en 2008, puis à 6%, … ensuite 4.13% en 2018…jusqu’à échouer lamentablement à 4.0% en 2019 en violation même de l’engagement explicite des autorités. Ijaba a été écarté des travaux sur la réforme du triptyque Licence-Mastère-Doctorat alors que le ministère a promis de le consulter. Aucun nouvel enseignant n’a été recruté. Le budget de la recherche n’a pas été valorisé et surtout la correspondance diplômes- rémunérations toujours pas mise en œuvre dans la fonction publique. 

“Le gouvernement s’adonne à une pratique blâmable: signer des accords avec des partenaires sociaux pour juste dénouer une crise, leur application renvoyée aux calendes grecques” annonce Aïda Kammoun, membre du bureau national d’Ijaba. Exemple? La prime de rentrée universitaire pourtant avalisée en 2013 n’a été versée qu’en 2018.

“A l’évidence, faire une grève pourrait suffire pour parachever un accord, nous dit-elle, mais il en faudrait une autre pour le mettre en œuvre!” déclare Aïda avec philosophie.

DR
Le sit-in de 63 jours assuré par plus d’une centaine d’universitaires levé après déblocage des salaires et de la couverture médicale. 

 

Un ministère désarçonné par une grève inédite

En arborant des brassards rouges -à la japonaise- pour signaler leur fronde, les enseignants-chercheurs ont été accueillis par une superbe indifférence de la part de leur ministère. Ils ont alors opté pour une semaine de grève des cours, avec un résultat tout aussi assourdissant... Ijaba s’est donc résolu à lancer la consigne d’une rétention des épreuves d’examen.

Enseignement, coordination pédagogique, encadrement de projets, participation aux soutenances, recherche en laboratoire, bref, l’enseignant-chercheur remplit toutes ses obligations sauf l’évaluation des étudiants (contrôles continus et  examens) bloquée depuis janvier. Un débrayage…génial.

C’est que, Ijaba, n’est pas un syndicat comme les autres. S’il interpelle le droit administratif tunisien -et sa jurisprudence-, il jauge ses limites sur le droit des grèves. C’est que la ponction du salaire suit la règle standard: une retenue du 1/30e du salaire pour un jour de travail de grève. Quid d’un service ponctuel et décisif « non fait » comme la confection d’un examen? Le droit administratif ne s’est pas aventuré dans l’estimation de sa pondération. Sujet ardu une telle opération.

D’ailleurs, le ministère de l’Enseignement supérieur fut désarçonné lorsqu’il constata les implications légales d’une telle grève partielle et fut confronté à un dilemme. Amputer le salaire d’un gréviste pour ce genre de “service non fait” le propulse tout droit vers une paralysie totale de l’université car les grévistes lui répondront: “En nous privant de la part du salaire qui correspond aux examens, le ministre n’exigerait tout de même pas qu’en plus on les fait. Vouloir le beurre et l’argent du beurre, n’est pas loyal. Pour le ministère, un casse-tête tout ça!”, ajoute Aïda, les yeux pétillants de malice.

Tyrion et Bronn

Décidément une manœuvre adroite et imparable, la grève des examens.

Sans que le l’Etat puisse riposter, dites-vous? Appliquer l’accord-cadre du 7 juin 2018 sur le devenir de l’enseignement supérieur pourrait mettre fin à la crise mais Chahed et Khalbous se sont tournés vers une solution expéditive pour tuer le mouvement: un blocus cruel des salaires avec la perfide privation de la couverture médicale des enfants des grévistes.

Difficile alors de ne pas se remémorer l’échange entre le dangereux Tyrion Lannister et le mercenaire Bronn dans Games of Thrones:

-Si je te disais d’assassiner une petite fille qui tête encore le sein de sa mère. Le ferais-tu sans poser de question?

-Sans poser de question? Non. Je demanderais combien...

Mais la mère a su protéger sa petite fille. Lors des deux mois consécutifs du blocus, les grévistes n’ont pas plié et un formidable élan de solidarité a multiplié le rang des grévistes.

Recouvertes par le brouillard le plus complet, les institutions universitaires sont paralysées car les examens sont en suspens.

Décidément, le refus incompréhensible de Chahed de recevoir les représentants d’Ijaba ce 20 Février 2019 alors que près de 3000 universitaires se sont massés face à ses bureaux à La Kasbah, signale une étonnante faille de sa praxis de la politique ! Lui, dont le parti Tayia Tounès se présentera aux législatives et à la présidentielle de novembre prochain, il gère avec une totale désinvolture un conflit social de trop. Caduque la question que se poserait son collaborateur Khalbous : combien… d’années encore en tant que ministre.

 

Un syndicat patriotique, sentinelle de l’université publique

Ils ne le savent pas mais le sit-in est une épreuve de plus pour gagner le défi: devenir la sentinelle de l’université publique, un des piliers historiques de la république. Leur parcours initiatique? Dans l’adversité, ils cheminent.

Et ils n’en reviennent toujours pas! “Mais d’où tenons-nous toute cette énergie, nous les ijabiens?”, interroge un militant. Les réponses fusent. Dignité. Nous savons plus que quiconque l’importance du savoir et de l’enseignement public. Nous nous battons pour une Tunisie meilleure. Nous l’avons d’Ijaba, notre deuxième famille ! Plus que ça, Ijaba, notre histoire d’amour à tous, avance Nadia Ben Brahim, docteur en mathématiques, témoin sous les escaliers, d’intenses moments de joies et de rencontres inattendues et si chaleureuses. Pas étonnant qu’elle regrette à chaudes larmes la levée du sit-in.

Une épreuve vivifiante du parcours, inoubliable à jamais.

Pour les connaisseurs, l’université tunisienne vit des moments historiques. 

DR
20 février 2019. Meeting de plus de 3000 universitaires face au siège du gouvernement à El Kasbah. Chahed a refusé de rencontrer leur délégation syndicale. Un comportement digne de Tyrion Lannister dans Games of Thrones.

 

Retrouvez les travaux de l’auteur sur son site: http://chaos-3d.e-monsite.com/ 

 

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