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16/07/2018 18h:22 CET | Actualisé 16/07/2018 18h:22 CET

Festivals d'été en Tunisie: Le dialogue de sourds

Si vous êtes dans l’ambition de “cueillir” une date dans un festival, il vous faudra d’abord choper le communiqué relatif au dépôt des candidatures. Une tâche en apparence simple, mais il s’agit en réalité d’une véritable épopée.

FETHI BELAID via Getty Images

Comme à chaque année, et après une longue attente et de longs débats, nous avons enfin eu droit aux programmes relatifs aux festivals d’été pour cette année où, sur papier, les réalisations se font nombreuses, et en images, un ministère de tutelle brillant, inventif et plié en quatre au service de cette belle et convoitée Culture Nationale, cheval de bataille usé et consommé et souvent ruminé pour ces gens qui bossent souvent dans le sens contraire. Il serait donc légitime de hausser la barre des attentes, ce qui ferait le bonheur des fidèles, et le festin des critiques, redoutables et à leurs tour, impatients. Fidèlement au déroulement habituel, nous avons eu des critiques très spécifiques comme toujours, relatives à certains évènements, pour partir dans une espèce de généralisation abusive avec l’émission de jugements pour la plupart personnels et radicaux, et cela s’étend jusqu’au règlement de comptes par moments. En considérant une dimension constructive de toute critique, il serait tout de même urgent de mettre à nu ces festivals d’été dans une vision plus globale: la structure, le fonctionnement et l’orientation d’un festival. Cela permettrait de pointer les vrais problèmes, et rendrait plus réaliste un espoir de renouveau. La présente analyse ne fera certainement pas le tour de toutes les anomalies, elle se contentera de suggérer quelques prétextes à réflexion.

  • Directions et loyautés: Un mariage toxique?

Nominations de dernière minute, limogeages abusifs et j’en passe... les preuves de loyauté à l’égard du ministère de tutelle restent le critère de sélection clé quant aux directeurs de festivals. Il vous faudra paraître sympathique auprès de son excellence, écouter la plupart du temps, et veiller à la pérennité de sa mainmise sur la programmation, et autant de détails possibles quant au déroulement. Ce genre de “compétence” n’est en rien un pertinent indicateur quant à une vision ou à un projet culturel désormais. Encore mieux, quand le ministère “bloque” une poignée de dates pour ses têtes d’affiche à lui et quelques autres accords établis au cours de l’année, il serait comique de parler d’une direction de festival autonome. Une marge de manœuvre étroite pour des acteurs culturels au rang de fonctionnaires dont le seul souci et la seule crainte seraient un bon déroulement de tout le truc, un peu comme dans la logique de ces mariages traditionnels étendus sur la semaine.

Ce paysage pathétique mènerait à tout sauf à un contenu discutable ou cohérent. Les calculs prennent en compte trois paramètres: budget, têtes d’affiches, et encore budget. Suite à quoi, la grille du programme se fait juste remplir dans une esthétique politico-pécuniaire, un peu trop loin des réalités du terrain, et encore plus loin d’une démarche évolutive de ces carnavals qui appartiennent, en fin de compte, au public.

Je ne vais pas trop m’étalier là dessus, mais je vous cite des exemples que je trouve particulièrement insensés. Qu’est ce qui justifierait l’omniprésence de Zied Gharsa? Sans entrer dans l’appréciation de la matière qu’il fournit, mais le nom est un peu trop présent, avec un contenu loin de se faire renouveler. Le festival de la Médina (2018) aurait accordé 4 soirées (parmi 25) à la famille Jaziri (Père, fils et nièce), et ces mêmes concerts, on les retrouve sur de sérieuses scènes. C’est pourtant des projets qui n’ont fait que démarrer, des projets qui se cherchent encore, avec une qualité d’exécution et un niveau qui ne nous feraient pas le plus grand honneur. Marcel Khalifé ne s’est toujours pas lassé de devoir surveiller les ardeurs d’un public tunisien qui danserait volontiers lorsque Marcel pleure sa mère? Est-ce une nécessité de l’avoir chaque année? Avec les frais qui en découlent? C’est ce que son excellence qualifierait de “bonne gestion”? Sinon, pour revenir aux généralités, sous prétexte d’encouragement des jeunes, les festivals ouvrent aussi leurs portes à plusieurs charlatans, entre ceux qui exploitent l’assassinat de Belaid, et ceux qui depuis toujours ne font que revenir sur Cheikh Imam, la liste se fera certainement longue.

  • Commissions inconnues et communication quasi-inexistante: un justificatif?

Si vous êtes dans l’ambition de “cueillir” une date dans un festival, il vous faudra d’abord choper le communiqué relatif au dépôt des candidatures. Une tâche en apparence simple, mais il s’agit en réalité d’une véritable épopée. Et ça va en se détériorant, parce que les festivals, d’année en année avancent les dead-lines. Au mieux vous aurez de la chance pour vous éclairer, ou alors un pote au ministère qui vous file quelques tuyaux. Vous ne saurez jamais vraiment ce qu’un dossier devrait contenir, il y aura tout le temps des documents mentionnés dans le communiqué mais inutiles aux yeux du bureau d’ordre, et aussi des exigences non mentionnées dans le communiqué, et que monsieur le gentil sous-directeur ordonne fermement.

Qu’arrive-t-il à la candidature par la suite? Elle sera entre les mains de la commission. La composition de la commission? Mutisme à l’honneur. Personne ne sait, mais ça n’échappera pas à ces abonnés des couloirs de la Kasbah. Ce sont des commissions qui comportent toutes sortes d’individus: profs d’arabe, d’éducation civique et de philosophie, techniciens du son, retraités, peintres et quelques “musicologues” tunisiens, idéalement recommandés par son excellence, initiateur et leader invétéré de la musicologie tunisienne; de quoi s’ouvrir aux plus grands fantasmes, et se permettre les attentes les plus fleuries. Après il faut prier de toute sa foi pour que les gens de la commission sachent lire un DVD ou alors puissent faire le point sur tous les éléments que vous avez fourni en support numérique.

Sans surprise, la commission est autonome et ne fournit pas de motifs de refus, ni d’avis dans ce sens, sans compter une négociation des cachets des artistes tunisiens des plus impitoyables. Alors, vous m’excuserez mais je me demande sérieusement ce qui nous empêche d’avoir des commissions permanentes et officiellement connues de tous, avec lesquelles on peut dialoguer tout au long de l’année. Ceci n’est pas un point de vue mais il nous est maintenant impératif de connaître ces décideurs afin de pouvoir changer les choses, chacun à partir de ce qu’il sait faire. Mais face à un acteur inconnu, je ne tolère aucunement qu’on taxe les artistes d’absentéisme et de les responsabiliser, même partiellement, au vu de l’état catastrophique des lieux.

  • Couverture médiatique entre deux poids et deux mesures: La totale démission des festivals est-elle juste?

On doit se mettre d’accord que pour un spectacle, il y a un travail avant, et un travail après, notamment sur le plan médiatique. Il faut aussi souligner que les tâches d’un festival qui se respecte incluent la communication nécessaire avant la présentation du spectacle (et dans ce sens, s’il y a obligatoirement favoritisme, il faudra bien que ce soit du côté des moins “connus” et pas le contraire), mais pas seulement. Il faut qu’il assure une mise à disposition de tous les moyens nécessaires pour une phase de post-production: journalistes sur place le jour J, implication dans le déroulement général du festival etc.

Quand on sait que les festivals engagent une équipe juste pour les relations presse, il se fait plus étonnant de voir que les punchs médiatiques sont souvent le propre des spectacles de masse, avec même têtes qui rôdent (avec ou sans raison) continuellement sur nos écrans et dont on sait pratiquement tout. Cette incohérence a porté atteinte aux artistes tunisiens mais il y a également eu plusieurs cas de vedettes internationales passées sous silence. C’est un point qui suscite un grand débat, lobbying, pots-de-vin et autres mais je préfère ne pas entrer là dedans pour ne pas avancer ce que je ne saurais prouver.

 

  • À quand des compétences et des dirigeants spécialisés?

En 2011, le Goethe Institut avait assuré une formation des cadres de l’enfance et de la jeunesse. L’institution s’était chargée de procurer aux corps des maisons de culture et équivalents une suite de stages de formation sur le territoire allemand ainsi qu’une panoplie de formations sur Tunis au profit du réseau d’el Mawred Aththqâfi qui a aussi initié et boosté un grand nombre d’acteurs culturels locaux. Nous aurons besoin de plusieurs démarches semblables afin de faire évoluer les équipes responsables au sein des festivals par des profils plus adaptés, des gens de compétence et de spécialité; autant d’atouts bien plus appréciables que la loyauté, en espérant que le prochain ministre n’en voudra peut-être pas, j’ose espérer.

Ce point tire son importance de deux faits essentiels: le développement de l’industrie artistique qui bientôt ne laissera aucun vide pour les escrocs, et le potentiel artistique local riche et injustement géré par des gens dans l’ignorance, et dans l’ambition illégitime et gonflée, allant jusqu’à l’opportunisme.

On espère vivement un traitement sérieux des dysfonctionnements si criards, pour nous pencher sur les questions plus importantes, dont ce faux débat identitaire dans les projets musicaux “actuels”, qui donne libre accès aux impostures et aux intrusions, ainsi que la relation avec le public, envers qui l’Art n’aura jamais ce devoir d’obéissance ou de servitude. Hier, demain, ici et ailleurs, c’est toujours les gens qui ont besoin de l’Art et jamais le contraire.

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