MAROC
23/09/2018 16h:14 CET

Festival Arabesques: Le groupe N3rdistan fait danser Montpellier sur ses titres engagés

Le groupe fait revivre les textes de grands poètes arabes comme Nizar Qabbani, Ahmed Matar ou Mahmoud Darwich.

N3rdistan/Facebook

MUSIQUE - Il fait désormais partie des incontournables de la programmation des festivals de musique portés sur le monde arabe. Depuis sa création en 2014, le groupe N3rdistan enchaîne les dates, au Maroc comme à l’étranger. Pour leur tout dernier concert cette année, le groupe engagé a enflammé la scène du théâtre Jean-Claude Carrière à Montpellier, dans le sud de la France, lors de la 13e édition du festival Arabesques.

À l’image de cette ville de l’Occitanie, le public du concert à guichet fermé était très diversifié. Des enfants, des jeunes étudiants et même des mamies, toutes origines confondues, étaient venus découvrir ce groupe hors du commun. Si les spectateurs semblaient assez timides au début du concert, ils se sont petit à petit lâchés pour danser aux rythmes décalés de N3rdistan.

Avec leur métissage de sonorités à la fois électro, rock, rap ou encore gnaoui, N3rdistan se sont créé leur propre style musical, qui change d’un titre à l’autre. Sur scène, Walid, le leader marocain du groupe, brandit son mégaphone pour chanter, accompagné par la dynamique Widad au chant et aux machines et Cyril à la batterie. Plus de kora cependant dans le groupe, cet instrument africain a été remplacé par le kanoun du talentueux Nidal.

Le groupe a joué au public du festival Arabesques tous ses titres phares notamment “Tafaha Al Kayl” et “Sawtou Zafir”, qui font revivre les textes des grands poètes arabes comme Nizar Qabbani, Ahmed Matar ou Mahmoud Darwich. N3rdistan a aussi fait sauter le public sur des textes originaux comme “Hada houwa lhal” ou “T3ich w tchouf”. Les Montpelliérains ont même eu le droit à une chanson extraite du prochain album “Snasel”, qui sortira en janvier 2019. Leur énergie sur scène leur a valu une standing ovation et une pluie de remerciements et de compliments à la sortie du spectacle.

Le public marocain a déjà eu l’occasion de découvrir le groupe en 2014 à Visa for Music, en 2015 à Timitar et en 2016 à Jazzablanca et au festival Gnaoua et musiques du monde d’Essaouira. Mais l’aventure musicale de Walid et Widad remonte à bien avant. En 2001, les deux jeunes artistes marocains avaient remporté la catégorie Rap de la compétition Tremplin de L’Boulevard. Partis en France pour leurs études, les deux artistes n’ont jamais laissé la musique de côté. Walid a formé le groupe de métal Celsius et Widad a suivi des cours de percussions africaines pour “aller à la rencontre de son africanité”, d’après la jeune femme. Mais l’idée de remonter ensemble sur scène ne les a jamais quittés.

HuffPost Maroc: Comment vous-êtes vous retrouvés après toute ces années?

Widad: Entre 2001 et 2014, nous avons toujours continué à faire des projets ensemble, nous testions des choses, nous écrivions… c’était naturel. Walid est à la base du concept et a formé le groupe tel que nous le connaissons aujourd’hui. Nous nous sommes jamais vraiment quittés, nous avons pris deux embouchures différentes et le fleuve s’est réuni au N3rdistan.

Quel est ce pays imaginaire, le “N3rdistan”?

Walid: C’est un pays tout court.

Widad: Il est peut être inexistant, mais qu’est-ce qui fait un pays de toute façon? C’est peut-être les institutions mais pour nous, c’est justement l’absence de ce côté institutionnel qui fait notre pays. On croit à des valeurs universelles qui peuvent réunir des gens, l’amour le respect, des choses qui peuvent sembler “bisounours”, mais qui sont possibles.

Walid: C’est une volonté de casser tous ces codes à travers notamment le numérique. Aujourd’hui, on peut discuter avec quelqu’un de l’autre côté de la planète sans besoin de visa. Nous sommes de plus en plus déconnectés de nos vrais pays, là où on est nés, l’étiquette qu’on nous a donnés dès le départ. N’importe qui peut intégrer le N3rdistan, où la seule vraie valeur qu’on défend est la vie qui mène vers la liberté. À part ça, il suffit de ne pas demander de titre de séjour (rires).

Comment décririez-vous votre style de musique?

Walid: À l’image d’une timeline Facebook, ça a évolué avec le temps puisqu’on vieillit (rires). Les oreilles vieillissent, la sensibilité s’amplifie, les goûts changent aussi. Je ne pourrais, par exemple, pas refaire un groupe de métal aujourd’hui mais je m’en inspire pour N3rdistan. Notre style, je le vois comme la géographie d’un pays différent, nous essayons de faire ce qui nous plaît, mais nous ne voulons pas le définir pour ne pas le figer.

Widad: Notre musique nous ressemble, c’est très varié. Je suis très fan de chikhates, de chaâbi, mais j’aime aussi le rap, le flamenco. Dans nos chansons, on peut retrouver des sonorités métal, gnaoua, ou même pop.

Vous critiquez beaucoup les sociétés arabes et les hommes politiques dans le monde, non seulement  à travers la poésie arabe classique, mais aussi à travers vos propres textes. Peut-on parler de militantisme sur scène?

Walid: Quand nous avions découvert Ahmad Matar, Mahmoud Darwich, ou encore Nizar Qabbani, leurs textes nous ont parlé assez rapidement. Du coup, nous voulions les faire découvrir aux nouvelles générations.

Widad: Ce n’est pas parce qu’on se veut militant que l’on choisit ces textes. Ce choix se fait naturellement, par rapport à notre éducation et à nos personnalités respectives. Nous parlons juste de notre réalité.

Vous avez commencé la musique au Maroc pour ensuite vous installer en France, où vous vous êtes épanouis artistiquement. Auriez-vous été capable de vivre de votre art comme vous le faites aujourd’hui si vous étiez restés au Maroc?

Walid: Peut-être, mais ça aurait été plus compliqué. Ce qui nous a poussés à partir c’était la conscience qu’on n’était pas libres dans notre musique. Il aurait fallu donc faire plusieurs dates à l’étranger et s’exporter le plus possible pour vivre de son art.

Widad: Pour vivre de son art, il faut le considérer comme n’importe quel autre travail et consacrer plusieurs heures par jour à l’écriture, la composition, et aux répétitions.

Comment voyez-vous la scène musicale au Maroc et qu’est-ce qui lui manque encore, selon vous?

Walid: La scène underground est très bonne et très riche.

Widad: Il y a une effervescence dans la création, même si des fois ça peut être redondant d’un groupe à l’autre. Ce qui est dommage, c’est surtout le manque de structuration. Les compteurs de vues sur les chaînes Youtube de jeunes talents marocains peuvent exploser, mais après il n’y a pas de maison de disques, les artistes ne touchent rien du tout, les passages à la radio sont sans droits d’auteurs... Et comment se fait-il qu’il n’y ait toujours pas une véritable industrie de musique au Maroc?

Walid: Le vrai problème c’est que le ministère de la Culture ne soutient pas assez la culture et n’est pas assez impliqué. C’est un choix politique. Alors que c’est aussi un chiffre à ne pas négliger puisqu’un peuple cultivé est un peuple qui produit et qui consomme. Si le ministère donnait de l’argent, les groupes et le public se développerait. L’économie culturelle peut rapporter beaucoup d’argent à l’État, comme c’est déjà le cas pour d’autres pays.

Vos futurs projets?

Walid: Nous arrêtons les concerts pendant trois mois, pour préparer la sortie de notre tout premier l’album “N3rdistan” en janvier 2019. [Le groupe a déjà sorti un EP en ligne en 2015, ndlr.] 

Widad:  L’album sera plus électro, avec de nouveaux morceaux, et des morceaux que nous avions déjà joués dans des concerts mais que nous n’avions encore jamais enregistrés. Nous reprendrons ensuite les concerts et nous viendrons certainement au Maroc où le public est chaud, réceptif et nous envoie beaucoup d’énergie. C’est toujours particulier de revenir au Maroc, parce que c’est finalement la maison.