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11/03/2019 15h:22 CET | Actualisé 11/03/2019 15h:22 CET

Femmes tunisiennes: La vitrine avenante des textes et l’amère réalité des chiffres.

La femme est sans doute l’avenir de l’homme, mais l’avenir… c’est pour quand?

Zoubeir Souissi / Reuters

Qui ne connaît ce vers d’Aragon: “la femme est l’avenir de l’homme”? Espérons qu’elle sera un jour l’avenir de l’homme tunisien… pour l’instant, elle n’est même pas son présent! (Aragon avait bien compris l’histoire en mettant la femme au futur, un temps qui n’engage que ceux qui l’attendent).

En Tunisie, nous avons de si beaux textes! Si bien écrits! D’abord l’exceptionnel Code du Statut Personnel, qui a hissé ce sous-produit qu’était la femme, méprisée, battue, répudiée, au statut d’être humain, ayant droit sur son corps, dotée des libertés fondamentales: étudier,  travailler, voter, divorcer, avorter… En 1956, notre pays était loin devant les nations européennes où les féministes ramaient encore pour leurs droits! La constitution de 2014 a réaffirmé l’égalité de droits et de devoirs de tous les tunisiens (article 21), puis a engagé l’Etat à protéger les droits des femmes: accès aux responsabilités, parité dans les assemblées élues (article 46). Le 11 Aout 2017, l’ARP a voté une loi sanctionnant toute forme de violence contre les femmes. Enfin, le projet d’égalité face à l’héritage attend son tour pour être discuté en plénière, à l’assemblée. Tout est rose au pays du jasmin! (Sauf pour les nouveau-nés…)

Maintenant, quittons les textes et voyons la vraie vie. Quelle place occupe la femme, dans le paysage social de notre pays? Au début, il y a l’éducation, qui a fait reculer l’analphabétisme de manière exemplaire: entre 1958 et 2014, nous sommes passés de 84% à 19% d’analphabètes; parmi ceux-ci: 26% de femmes et 12,8% d’hommes. Premier chiffre où les femmes sont au second rang (ce ne sera pas le seul…)  Toutefois, les filles se rattrapent à l’école: à tous les niveaux de l’enseignement, elles font preuve de plus d’assiduité et de ténacité que les garçons. Tous cycles confondus, le taux d’abandon scolaire concerne plus les garçons: parmi les élèves ayant quitté le lycée, on note 75% de garçons et 62% de filles. Cet abandon scolaire qui touche 100.000 enfants par an, survient le plus souvent aux périodes de transition (1ère année du collège et du lycée). Parmi les causes invoquées à cet abandon, l’absence d’eau potable dans les établissements scolaires, représente 28% des raisons. Une situation inacceptable et pourtant réelle! Malgré cela, les filles tiennent bon, désertent moins l’école et caracolent en tête des diplômes: durant l’année 2013-2014, parmi les diplômés de l’enseignement supérieur, 67% étaient des femmes et  elles représentaient 57% des diplômés en sciences, ingénierie, fabrication, construction.

Mais, lors du passage des femmes, des études à la vie active, un curieux décalage se produit, comme si elles rataient une marche: sur l’ensemble des tunisiens qui se présentent au marché de l’emploi, on ne compte que 26% de femmes contre 69% d’hommes. Ainsi, parmi les femmes tunisiennes (50,2% de la population), seules 28% sont actives. Ce dernier pourcentage est essentiel et rend compte de tout le reste. Comment le justifier sinon par un recrutement fait par des patrons hommes et qui privilégient des candidats hommes? Ainsi, le chômage des femmes, diplômées de l’enseignement supérieur, atteint 41% contre 21% chez les hommes, soit le double. De façon plus large, le taux de chômage, selon les derniers chiffres, est de 22,5% chez lez femmes et de 12,4% chez les hommes: le différentiel entre les genres a presque doublé entre 2006 et 2015. Certains gouvernorats souffrent de taux de chômage féminins bien supérieurs à la moyenne nationale; en tête Tataouine avec 46% de femmes au chômage, puis Gafsa et Kebili.

Autre inégalité: les salaires. Dans le secteur privé, les femmes sont sous-rémunérées par rapport au SMIG : cela touche 35% d’entre elles dans le secteur non structuré et 25% dans le secteur structuré.

Qu’en est-il des initiatives féminines en matière de lancement de projets? Là aussi, les femmes font preuve d’une ”étrange timidité”: leurs projets ne portent jamais sur des montants dépassant 500.000 dinars alors que pour les hommes le montant est estimé à 800.000 dinars, soit un écart de 40,8%! Ces projets, montés par les femmes concernent l’industrie textile (24,8%) ou  agro-alimentaire (19,3%). En revanche, seules 0,4% des femmes investissent dans les industries électriques et électroniques.

Autre domaine d’inégalité: parmi les crédits-logements alloués, 23% vont aux femmes, contre 76% pour les hommes.   

Enfin, dernière sphère, sans doute la plus exposée à la médiatisation: la participation des femmes à des postes de commande politique. Là aussi, malgré la parité exigée par la constitution, on ne peut que constater la “discrétion” des femmes: aux élections législatives de 2014, parmi les candidats il y avait 47% de femmes, (mais seulement 10% comme têtes de listes). Résultat: 31% des femmes ont été élues. Le gouvernement actuel ne compte que 3 femmes sur l’ensemble des 30 postes de ministres. Les choses ne sont guère plus brillantes au niveau du corps diplomatique où sur 61 ambassades, seules 6 sont dirigées par des femmes.

Ces chiffres méritent des commentaires. En Tunisie, comme partout ailleurs, mais à des degrés variables, la femme fait l’objet d’une discrimination notoire, ainsi que d’une misogynie qui ne s’atténue pas au fil du temps: le conformisme social, et le terreau islamiste qui imprègnent de manière viscérale les arcanes de notre société, tout cela ne peut que renforcer l’exclusion des femmes du champ du travail, des postes de responsabilité, comparativement à leurs homologues masculins. En vérité, une violence plurielle continue de s’exercer à l’égard des femmes: non seulement violence domestique, mais surtout violence économique et politique, par la discrimination que ces femmes subissent encore.

Elles-mêmes, ou tout au moins une frange d’entre elles, n’ont pas vraiment évolué au fil des ans. Ne trouve-t-on pas des femmes qui s’opposent à l’égalité devant l’héritage? Que dire du silence des femmes lorsque la répartition des postes de responsabilité politique au sein du gouvernement les infantilise, les confinant toujours dans les mêmes postes de “pseudo-assistante sociale”?  Ministre de la femme, de l’enfance et des personnes âgées, ministre des sports, ministre du tourisme…. Evidemment, il est hors de question qu’une femme tunisienne dirige un ministère régalien, tel l’intérieur, la justice, ou les affaires étrangères! Pourtant, ces postes ont été occupés avec succès par des femmes, dans d’autres pays que le nôtre.

En vérité, tout changement social ne peut advenir que sous-tendu par une volonté politique agissante. Or, la volonté politique ne se résume pas à émettre des textes de loi ; elle doit aussi impulser une dynamique de changement des mentalités. C’est loin d’être le cas et cela malgré le conseil des ministres réservé aux femmes, à l’occasion du 8 Mars. Ayons donc la décence de ne pas trop pavoiser quant aux remarquables avancées de la femme tunisienne sur terrain…

Il n’en demeure pas moins que notre pays est riche d’individualités féminines de grande valeur qui surfent au-dessus de la vague, dessinant une belle image qui nous emplit de fierté. Notre société civile grouille de femmes de bonne volonté qui déploient des trésors d’énergie pour faire bouger les choses, dans différents domaines et pas seulement en ce qui concerne les femmes. Mais, les individualités ne suffisent pas à faire un pays. De plus, elles ont tendance à se regrouper en un microcosme qui donne à certaines l’illusion qu’elles représentent toutes les femmes tunisiennes. Hélas, mesdames, allons donc voir du côté de Gafsa, ou de Kebili, souvenons-nous des femmes travailleurs agricoles qui n’ont ni l’envie ni les moyens de briller ou de se distinguer et cherchent juste à vivre. Recentrons-nous sur les chiffres dépeignant la véritable situation des femmes dans notre pays!

Les textes en faveur des femmes font notre fierté, mais ne font pas notre vie. Pas encore, diraient certaines, il faut du temps. Mais que vaut un temps sans volonté de changement? Un temps avec une société désabusée et qui s’enlise dans les préceptes des imams-gourous, de retour chaque vendredi dans nos mosquées? Un temps avec un taux d’analphabétisme qui regrimpe, atteignant 2 millions d’individus?

Pour revenir à Aragon, (un homme! Ce  qui conforte mon masochisme féminin), la femme est sans doute l’avenir de l’homme, mais l’avenir… c’est pour quand?  

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