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12/02/2019 16h:03 CET | Actualisé 12/02/2019 16h:08 CET

Fanon n'avait rien demandé !

Capture d'écran

Fanon ne se retourne pas dans sa tombe. Si cette sente avait fini par porter son nom, il aurait peut-être été “touché” par le geste, pour rester respectueux; peut-être y aurait-il décelé un acte de bonne foi, de charité historique et à la fois étonnante au vu de la pusillanimité et de l’animosité ambiante à son égard – il faut comprendre le pourquoi de cette dichotomie. Oui, peut-être aurait-il été surpris de prêter son nom à une ruelle d’une ville dont le port accueillait, il n’y a pas si longtemps que cela, des navires aux cales bourrées d’esclaves, et dont les noms des rues rappellent et rendent hommage aux personnalités – les plus douteuses - de l’époque coloniale. Mais de l’émotion, de la reconnaissance, de la sympathie, point.

Or, cette sente finit par ne pas porter son nom.

Il y a quelque chose de pusillanime, en effet, de lâcheté grotesque, de chauvinisme si ostentatoire qu’il finit presque par nous saisir par la chair lorsque des figures, comme Fanon, sont associées au terrorisme, peu importe lequel.

Lorsqu’on lit de telles aberrations, on se surprend à vouloir répliquer, à vouloir défendre à tout prix cet homme qui a consacré sa trop courte vie à l’émancipation des minorisés et auquel nous devons, nous autres descendants de ces mêmes minorisés - et minorisés nous-mêmes - notre propre émancipation, sinon la lucidité que nous avons de notre propre condition contemporaine.

Dès lors, comment laisser ce genre de propos être proféré contre celui qui se disait “touché en pleine chaire” lorsqu’une personne - peu importe sa confession ou sa couleur de peau - subissait le joug de l’oppresseur, sans réagir ? ; c’était là un devoir si évident, si naturel, et … quitte à être taxé de réactionnaire, il fallait se lancer.

En vain. Fanon sait se défendre et il le fait bien. Et nous ne pouvons que faire écho à sa pensée et à tenter de la transposer au contexte qui est le nôtre.

Fanon, en effet, doit rire de la position de l’élu du RN François Jay et de tous ceux qui font obédience aux idées des sbires de l’extrême droite française et des “nostalgiques”. Mais ce n’est pas sans sérieux et sans sa caractéristique lucidité qu’il aurait abordé la position juppéiste de surseoir l’inscription de son nom dans l’espace public bordelais et d’en déterminer la portée réelle.

“Aujourd’hui, écrit Juppé, le choix du nom de Frantz Fanon suscite des incompréhensions, des polémiques, des oppositions que je peux comprendre. Dans un souci d’apaisement, j’ai donc décidé de surseoir à cette proposition”.

Le réflexe est pavlovien; le résultat, peu surprenant; la symbolique, trop évidente pour ne pas la souligner.

Cette compréhension de la part du Maire de Bordeaux, Alain Juppé, n’est rien d’autre qu’un symptôme, un aveu à peine voilé de la concomitance bien visible cette fois-ci des violences perpétrées par un système hérité du colonialisme, et dont il confirme l’atavisme en son propre sein par ce genre de décision.

Le racisme systémique, le caractère plurivoque des formes de violences subies par les minorités, et du même coup, l’évidence pluridimensionnelle et intersectionnelle de certains enjeux qui obsèdent les sociétés occidentales – mais qu’elles refusent ostensiblement d’admettre avec la connivence de certains intellectuels – sont de parfaits exemples.

“Apaisement” aussi parce que Fanon est irrécupérable, brûlant entre certaines mains. Le bourgeon éclate plus bas que la greffe, disait Matoub, et il donne des fruits surprenants pour les greffeurs, des fruits qu’ilsrefusent d’admettre comme tels parce qu’ils ne sont inscrits dans aucun de leurs registres; des fruits sucrés pour tous les autres, empoisonnés pour eux.

Lisons et relisons seulement ce que dit Fanon dans Les Damnés de la terre : “Le colon fait l’Histoire et sait qu’il la fait. Et parce qu’il se réfère constamment à l’histoire de sa métropole, il indique en clair qu’il est ici le prolongement de cette métropole. L’histoire qu’il écrit n’est donc pas l’histoire du pays qu’il dépouille, mais l’histoire de sa nation en ce qu’elle écume, viole et affame”.

L’analogie pourrait être à méditer, mais les faits sont là.

Pourquoi avoir reculé alors que la délibération 2018/558 – portant sur Fanon – avait été adoptée à la majorité, à l’exception du RN qui a voté contre ? Pourquoi ne pas avoir fait fi de cette contestation minoritaire et aller de l’avant avec la décision forte de la majorité ? Pourquoi ne pas avoir plutôt compris pourquoi il fallait aller de l’avant avec cette décision et donner comme nom à cette ruelle celui de Fanon, ne serait-ce que pour casser la tradition d’appellation bordelaise ?

Bien évidemment, il y a d’autres monuments et d’autres rues qui portent le nom de Fanon en France. Le but ici n’est rien d’autre que de dénoncer cette mise à l’écart précise à Bordeaux ainsi que les arguments qui motivent le geste désobligeant de Juppé, précisément parce qu’ils sont aussi infondés que symptomatiques d’une violence symbolique incarnée dans la société française.

Que faire alors devant cette violence ? Lisons encore les prescriptions de Fanon dans Peau noire, masque blanc : “Je ne suis pas prisonnier de l’histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée. Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire l’invention dans l’existence. Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement”.

Celui qui a rompu avec la nationalité française et a choisi comme nationalité de cœur et d’adoption la future Algérie indépendante – pour ne pas dire celle des opprimés - nous offre une réponse tout à fait magnanime, dénuée de ressentiment, sans rabaisser ni prendre l’Autre de haut : il reste seulement fidèle à lui-même.

L’obsédé de la fraternité”, à savoir Fanon, doit rire de ce refus. Sartre quant à lui, en s’adressant au lectorat de Fanon autre que les colonisés dans sa préface, disait : “Son ouvrage - si brûlants pour d’autres – reste pour vous glacé; on y parle de vous souvent, à vous jamais”.

Il en est de même pour cette chronique.

Il faut lire Fanon, c’est le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre.