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07/12/2016 02h:38 CET | Actualisé 08/12/2017 06h:12 CET

Fanon, Homme libre

"que faire ? te mettre debout droit debout debout dans la patrie des vents debout dans la respiration des îles debout dans le tremblement de la terre ouvrir ta chemise blanche de boucanier et qu'y viennent la lumière amère et la grande haleine de la révolution lécher ta sueur la sueur de l'homme fiévreux..."

Oui

Intellectuel médecin penseur écrivain psychiatre militant combattant fier courageux ombrageux tout ce que tu veux mais Fanon c'était avant tout

un poète

ce n'est pas moi qui le dis

pas moi mais Pierre

Pierre Chaulet

le 11 mars 2011 Alger midi

au soleil national du deuil

à l'ombre tranquille de l'espérance

dans l'espace entre les grains de lumière

qui dansent entre les corps mystérieux

des orangers décatis

et l'ombre des grilles fébriles du jardin

un demi-siècle après ta mort

d'énormes pelletées de temps nocif

jetées sur ton cœur

encore brûlant

malgré tout

ton cœur

braise jetée au loin

par les vents violents

de ces îles-là Caraïbes défoliées

îles fractionnées concassées humiliées

poussière

vers l'amont des tourments

de la mémoire lointaine

mais rien n'y peut rien

ce temps est plein de trous

vieux carbone et vieil oxygène s'affrontent

tels des lutteurs éloignés

par les bras du bronze immense

depuis trop longtemps

loin de la terre natale

oubliés de leurs adorateurs

sans but désormais

sauf peut-être

pour certains

les quelques sous et les centimes

que jettent au sol sali de leur sang

quelques anciens

les devenus spectateurs

dans leurs oripeaux leurs uniformes

leurs guenilles mentales

en costumes cravates rayés

élimés au coude de la dignité

mais toutefois dignes

certains

émaciés démodés juvéniles

et saisis parfois encore figure-toi

de transes passagères

qui meurent aussitôt

au bord du cercle du soleil rituel

des sacrifiés du premier rang

toi c'est ton privilège

de les avoir quittés à l'âge béni de 36 ans

d'avoir quitté ce monde

tel le héros d'un vieux film en noir et blanc

un film de guerre ou d'aventures

un film du 20ème siècle

quitté la vaste terre de Dieu

avec des visions

de ce qui n'est jamais advenu

qui n'adviendra jamais

mais qui est pourtant

visions de ceux qui à l'époque déjà

cheminaient sur le fil du rasoir

files de maigres sentinelles toujours mobiles

sentinelles du camp nocturne inquiet

sans répit

assailli sans relâche assailli

ces hommes qui traversaient

avec leurs pataugas oiseuses

leurs peurs et leurs croyances

les frontières et les auréoles du sang de leurs frères

peu importe

ces hommes faits ombres

ces hommes faits échos alluvions amers

stock de tristesse

fonds de commerce

héros

sur mauvaise bande magnétique

d'un de ces pays frères qui n'existent plus

aujourd'hui

au goût de cendres

on ne se souvient plus que de quelques uns

parmi les héros

on se souvient de quelques saints quelques martyrs

dans le grand registre de la vérité

les anonymes on n'en parle pas

depuis toujours tu le sais

depuis bien avant les Guerres Puniques

depuis bien avant les labours sanglants

en tous sens

de l'aliénation du monde

depuis bien avant les grands carnages subtils

qui ne laissent aucune trace du crime

pour la raison qu'il n'y a plus que le crime

et que le crime embrasse la raison

alors que faire ?

que faire ?

seul dans son cœur

seul dans sa chambre

face au mur blanchi à la chaux

de l'heure carcérale

connaître et connaître à nouveau

ce qui brûle

en soi

même s'il faut pour cela

dénuder son cœur

y enfoncer les doigts de la nausée et de l'amertume

reconnaître que là

frère presque perdu

frère bientôt perdu

tu as raison contre tous

avec ton sang infecté

avec tes muscles nus

avec ces fibres de conscience

avec cette colère

avec cette vigilance

que faire ?

que faire ?

te mettre debout

droit debout

debout dans la patrie des vents

debout dans la respiration des îles

debout dans le tremblement de la terre

ouvrir ta chemise blanche de boucanier

et qu'y viennent la lumière amère

et la grande haleine de la révolution

lécher ta sueur

la sueur de l'homme fiévreux

la sueur de l'homme mourant

chaque jour depuis le jour de sa naissance

la sueur de l'homme qui se débat dans les rets de son intelligence

la sueur de l'homme debout s'entend

que faire ?

dis que faire ?

traverser en soute peut-être

mais d'un pas allègre

les océans qui s'interposent

entre les îles naufrage et les îles destin

ne pas laisser d'espace entre soi

entre sa peau et la conscience du monde

entre les mots et les gestes

entre le carbone et l'oxygène

ne pas laisser d'espoir à l'ennemi

qu'il aura un jour

la légitimité du pardon

brûler brûler

brûler jusqu'à la fin

en homme seul

en homme en devenir

en homme libre

homme loin de l'origine

et loin

de la destination

Homme Libre

Fanon

Amin Khan

Juin 2011

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