LES BLOGS
08/10/2019 11h:11 CET | Actualisé 08/10/2019 11h:11 CET

"Face à la peur de l'autre, je fais la seule chose que je sais faire: je parle"

La pièce de théâtre "Djihad" d'Ismaël Saidi est jouée tous les mardis et mercredis à 19h au Théâtre Lepic à Paris.

LÉA CRESPI
Ismaël Saidi, né en Belgique le 20 septembre 1976, est un réalisateur, scénariste et dramaturge belge francophone. Il est connu pour sa pièce "Djihad".

Assis face au public, qu’ils soient des milliers, parfois, des centaines, ou souvent même une demi-douzaine dans les méandres d’une prison, le rituel est le même: après le spectacle, je m’installe et j’essaie de répondre.

“Djihad” est devenu plus qu’une pièce, plus qu’un spectacle.

Parfois, j’écoute bien plus que je ne réponds: le théâtre devient une séance de psychanalyse collective où toutes et tous, nous déposons nos fardeaux, nos angoisses.

Il y a ceux qui ont peur: “pourquoi vous nous en voulez, qu’est-ce qu’on vous a fait?”.

Il y a les autres qui ont tout aussi peur: “pourquoi ils nous en veulent, qu’est-ce qu’on leur a fait?”.

Toujours ce fossé, toujours ce “eux” et ce “nous” et toujours cette injonction à répondre.

Et moi, au milieu, moi qui ai joué pendant une heure trente devant leurs yeux, moi qui ai incarné le désarroi, la colère, la rage d’une génération sacrifiée.

Une génération toujours coincée entre le marteau et l’enclume, encore et toujours sommée de choisir un camp et une loyauté. Acculée dans la certitude d’être sur la bonne voie, d’être le meilleur en oubliant qu’être le meilleur veut aussi dire que les autres sont moins bons.

Moins louable, sur une mauvaise voie, moins humain.

Le raccourci peut paraître rapide et sévère, mais si celui que j’appelle l’autre est moins bon en humanité, peut-être que sa disparition ne m’émouvra pas…

Déshumaniser, c’est déjà tuer.

Sur scène, je raconte la mère de Reda qui lui interdit d’aimer Valérie, car différente, car pas assez “bien”, car sur une mauvaise “voie”.

“Valérie, c’est juste pour t’amuser ”

Comme un jouet, une poupée de chiffon qu’on peut manipuler, déchirer, jeter…

Comme un corps dans une rédaction, une épicerie, une église, une préfecture…

Toutes ces images s’entrechoquent dans ma tête jusqu’à ce qu’une petite voix fluette me ramène à la réalité: 

“J’ai peur d’être musulmane, aujourd’hui”: la phrase est lancée, une jeune fille, frêle, couverte d’un voile, tout aussi frêle qu’elle, tombe en larmes. 

Ses larmes me font penser aux pleurs d’une autre fille, rencontrée au hasard des représentations: 

“J’ai peur des musulmans, aujourd’hui”.

Peur contre peur.

Alors, face à ces peurs, je fais la seule chose que je sais faire: je parle, nous parlons. Nous convoquons nos lieux communs: une histoire, une chanson, un film, une région. 

Monsieur, j’ai très peur des femmes voilées, vraiment, j’en ai une peur bleue, mais je ne veux pas être raciste, je refuse de le devenir!

Parfois, nos discussions, sur le bord de la scène, ne durent guère plus d’une heure, parfois, nous devons nous arrêter, car la nuit s’est avancée et le théâtre va fermer.

Mais, quelle qu’en soit la durée, ces séances de paroles affranchies nous libèrent tous. Les peurs, qui finalement se ressemblent, s’effritent légèrement pour laisser entrevoir les visages…

…qui, eux aussi, se ressemblent… tellement.

Un soir, un homme m’a dit: “Monsieur, j’ai très peur des femmes voilées, vraiment, j’en ai une peur bleue, mais je ne veux pas être raciste, je refuse de le devenir!”

Ne sachant pas comment répondre à cette détresse, j’ai cherché autour de lui et j’ai remarqué une femme dont la chevelure était couverte d’un tissu coloré. J’ai demandé à cet homme s’il voulait bien changer de place et s’installer à côté d’elle. Il l’a fait et ils ont commencé à parler, parler, parler, longuement.

Je continuais à répondre aux autres questions, mais j’essayais de garder ce nouveau duo incongru dans mon champ de vision, les scrutant du coin de l’œil. Ils parlaient toujours et souriaient.

Je les ai perdus de vue et ne les ai jamais revus. Parfois, quand le sommeil me quitte au beau milieu d’une nuit sans étoile, je pense à eux. 

Se sont-ils croisés? Ont-ils dîné un soir ensemble? Auraient-ils même…

Qui sait…

Pendant que certains s’amusent sur leurs tribunes improvisées à jouer aux Cassandres, prédisant un grand remplacement qui n’arrivera jamais, j’ai vu naître sous mes yeux le grand rassemblement. Celui qui a toujours existé, qui, au lieu de remplacer, mêle, malaxe, mélange et transforme depuis la nuit de temps.

Ce grand rassemblement qui sait que les souches ne sont que ce qui reste du tronc quand l’arbre a été coupé. Qu’aucune racine ne grandit seule, qu’aucune plante ne se suffit à elle-même.

Qu’il faut mélanger deux gaz différents pour créer l’eau.

Et trois couleurs pour un drapeau.

Ce billet de blog a initialement été publié sur le HuffPost France.