TUNISIE
10/12/2018 10h:17 CET

Exposition Gorgi: Le mécénat, au service de la mémoire

Il nous reste la mémoire. Individuelle, certes, mais surtout collective. Celle qui est faite pour rassembler le plus grand nombre

Huffpost MG

Soixante ans avant  Jésus-Christ, un notable romain, prénommé Mécène, proche de l’empereur Auguste, décida de consacrer sa fortune à l’épanouissement des arts et des lettres. Ainsi naquit le mot, charriant dans son sillage, une tradition désormais millénaire. Depuis, d’innombrables mécènes ont hébergé, soutenu, financé de grands noms du patrimoine mondial. Que serait devenu Michel-Ange sans l’appui de Laurent de Médicis, ou le Léonard de Vinci des débuts, sans l’aide de Ludovic  Sforza, alors duc de Milan ? Les exemples abondent de cette force vive qui anime certains êtres, et les mène à venir en aide aux artistes. C’est que l’artiste(le vrai) est rarement capable d’assurer sa propre promotion, de se garantir une visibilité sur la scène publique ou même d’obtenir les moyens lui permettant de mener à bien son travail.

Dans notre pays, le mécénat demeure rare. Question de tradition ? De désintérêt des décideurs à l’égard des conditions de vie et de travail des artistes ? Ou de compréhension de ce mot fourre-tout qu’est devenue « la culture » ? Trop souvent, hélas, la culture reste synonyme de festivals et de foires (du livre, de l’artisanat…), kermesses collectives, où résonnent l’écho des jeux de cirque de l’antiquité. On est à mille lieux du travail de création, tâche ingrate, longue et souvent coûteuse. A l’évocation du coût, les visages se ferment : qui sera le payeur ? C’est qu’on préfère de loin la culture lorsqu’elle parvient au stade de produit fini : emballée, prête à l’emploi, si agréable  à voir ! C’est là que les éloges pleuvent : pas de soucis, les éloges ne coûtent rien. Rien d’autre qu’un peu de salive (et souvent une bonne dose d’hypocrisie…) Bien moins attractifs sont l’artiste à son ouvrage, l’écrivain à son texte, le cinéaste derrière sa caméra, et j’en passe…

La crise que traverse notre pays est plus que jamais demandeuse de repères. Crise structurelle où les mauvais choix politiques des dernières années ont fait basculer un équilibre déjà précaire, avant 2011… Où  loger nos valeurs lorsque la morale prend l’eau, que la corruption est institutionnalisée, la solidarité nationale au plus bas ?  Face à des politiciens rapaces et sans vision pour l’avenir, où placer notre identité, cette tunisianité qui fait de nous les héritiers des êtres qui ont construit le pays, ou, plus simplement, de ceux qui y ont vécu, agi, aimé… 

Il nous reste la mémoire. Individuelle, certes, mais surtout collective. Celle qui est faite pour rassembler le plus grand nombre. Au palais Khair-Eddine, depuis l’ouverture de l’exposition consacrée à Abdelaziz Gorgi, une adhésion tacite flotte entre les visiteurs. Précieux mélange où s’unissent joie,  sensibilité et souvenirs. La joie d’être plusieurs, face à des œuvres qui sont une part de nous-mêmes, des images qui parlent de notre passé et de celui de la Tunisie. Que serions-nous sans la mémoire de ces heures heureuses (ou plus sombres) ? Celles de chacun, et celles du pays, trésors partagés qui nous permettent de relever la tête, pour regarder devant.

A cette quête de repères, la rétrospective consacrée à Gorgi, apporte une réponse éclatante. A travers la trajectoire d’un artiste protéiforme, témoin de son temps,( ayant accompagné le pays avant puis après l’indépendance), c’est toute la Tunisie qui nous est restituée, notre Tunisie heureuse. Dessinateur au trait acéré, peintre des scènes de la vie quotidienne, Gorgi a capté et préservé des images qui nous appartiennent. A travers des toiles pétillantes d’humour et de couleurs, l’homme, témoin de son pays, a fait œuvre de militant.

Par son ampleur, exceptionnelle, cette rétrospective est la première du genre en Tunisie, la plus travaillée. Son mérite est, avant tout, de réunir une production aussi abondante que diversifiée et de l’agencer avec pertinence, répertoriant les tendances et époques d’une trajectoire qui a couvert près d’un siècle. Là, on ne peut que rendre hommage à la clairvoyance et la persévérance de Mme Nadia Jlassi, commissaire de l’exposition, qui n’a ménagé ni son temps ni son amour du travail pour nous offrir ce panorama impressionnant. Les amis et la famille de l’artiste (avec à leur tête sa fille Aicha, instigatrice du projet),  peuvent être légitimement fiers du résultat.

Mais, un ouvrage de cette envergure aurait été impossible sans la contribution de la société Talan, société franco-tunisienne,  dirigée par Mr Mehdi Houas. Talan s’est investie à tous les niveaux de la préparation et de la mise en place de l’exposition, finançant un travail  qui s’est étalé sur près d’une année, allant même jusqu’à effectuer, au niveau du palais Khair-Eddine, des travaux de réhabilitation, ayant permis la mise en place des œuvres. Un tel parrainage doit être largement applaudi, tant il est vrai que Talan, qui fête le dixième anniversaire de sa création, et par son choix de rendre hommage à un grand artiste tunisien, fait preuve de militantisme agissant. Nous ne pouvons que nous féliciter de cette initiative et remercier le mécène qui l’a rendue possible. A sa manière, Talan atteste d’une fibre patriotique indéniable. Espérons que l’exposition voyagera hors de nos frontières, offrant aux étrangers une autre image que les clichés habituellement servis pour décrire la Tunisie et sa culture.

Mais, pour tous les talents dont regorge le pays, ce sont des dizaines de « Talan » qu’il nous faudrait. J’émets ici le vœu que le mécénat, accompli par Talan, soit imité par d’autres et que la chose devienne une tradition en Tunisie. Notre patrimoine artistique mérite tellement mieux que de sombrer dans l’oubli et la poussière du temps.  Puisque l’écriture offre l’avantage de rêver, qu’il me soit permis d’espérer, avec des mots, la tenue d’une rétrospective de la même envergure, réunissant les membres de « L’école de Tunis » et permettant une étude analytique et comparative d’un groupe artistique essentiel de la Tunisie du XXème siècle. Le palais Khair-Eddine, ou un autre, serait illuminé, irradiant d’une lumière rousse et blonde ;  œuvres et analyses, livrées à l’avidité heureuse des citoyens, et voilà un autre pan de notre histoire remis en lumière. Mais, pour cela, il faut du travail, beaucoup de travail, de la part d’artistes choisis. Il faut aussi qu’une action de mécénat accompagne la réalisation d’un tel projet, et en assure le succès. Formulons l’espoir que tous les talents s’unissent dans un projet de cette envergure, avec, pourquoi pas, encore une fois, l’inestimable contribution de Talan…. « Tahya Tounes ! »

 

 

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