MAROC
21/06/2019 17h:04 CET

EXCLUSIF - Meurtre d'Imlil: La partie civile menace de se retirer du procès

Après le refus du tribunal de convoquer le ministre d'Etat chargé des droits de l'Homme.

- via Getty Images

PROCÈS - “Tout avait bien commencé, mais à l’audience d’hier, nous avons été déçus, très déçus”. Après le report à jeudi prochain, 27 juin, du procès du meurtre des deux touristes scandinaves à Imlil, à l’issue d’une nouvelle audience qui s’est déroulée, hier, à la Chambre criminelle chargée des affaires terroristes de Salé, l’avocat de la partie civile, Khalid El Fataoui, semble avoir perdu son optimisme affiché aux premières audiences. 

Représentant la famille de Louisa Vesterager Jespersen, la jeune touriste danoise de 24 ans qui a été tuée, le 17 décembre dernier à Imlil, avec son amie norvégienne Maren Ueland, 28 ans, cet avocat du barreau de Marrakech confie au HuffPost Maroc que la partie civile pense se retirer du procès: “Les familles risquent de ne pas poursuivre le procès en tant que partie civile. Elles se présenteront éventuellement à la prochaine audience juste pour faire une déclaration”. 

La décision n’est pas encore prise officiellement. L’avocat nous révèle qu’il est toujours, en ce moment, en pourparlers avec ses clients pour les convaincre de continuer. “Mais les familles penchent plus pour le retrait”, regrette-t-il. Et de préciser que “pour la partie civile, s’engager dans ce procès n’est pas une question d’indemnités, mais de droit à la mémoire de Louisa et Maren. Leurs familles veulent comprendre le mobile de leur meurtre avant tout”.  

Dans cette quête, Me El Fataoui a demandé à la cour de convoquer le ministre d’Etat chargé des Droits de l’Homme, Mustapha Ramid, en sa qualité d’ancien ministre de la Justice, ainsi que le président de l’Association de prédication au Coran et à la Sunna, cheikh Mohamed al-Maghraoui, dont l’une des écoles gérée par son mouvement a été citée par les prévenus. “Nous voulions convoquer le ministre non comme témoin mais en tant que partie dans ce procès. Cela équivaut à la procédure d’assigner l’Etat en tant que responsable dans ce procès”, explique-t-il. La requête a été acceptée sur le plan formel mais pas dans le fond. “Le juge n’avait pas le droit de rejeter notre demande de citation directe. C’est après convocation que notre requête pouvait être rejetée”, tient-il à préciser.

Pas de convocation pour Maghraoui et Ramid 

Que ce soit pour Ramid ou pour Maghraoui, le tribunal n’en fera pas des parties dans ce procès. Sa décision mal accueillie par la partie civile a déclenché colère et déception chez celle-ci. “Alors qu’on avait si bien commencé ce procès, ce qui est arrivé hier était sincèrement inattendu”, s’indigne encore l’avocat pour qui la requête de la partie civile était “pourtant bien fondée”. “C’est ce ministre qui avait, en 2012, rouvert cette école coranique qui était fermée et avait déclaré que les touristes représentaient un danger pour l’islam. C’est une incitation à la haine. D’ailleurs, une vidéo sur YouTube le montre, elle a été visualisée, à ma demande, par un huissier de justice et j’en ai donné une copie au tribunal”, insiste Me El Fataoui,

L’école coranique en question a été citée dans les procès verbaux des prévenus, rappelle l’avocat, précisant que ceux-ci ont déclaré y avoir reçu des cours. “Nous voulions savoir si ces deux parties ont un lien dans ce qui s’est passé. Ce n’est pas à nous de décider s’il y a responsabilité avérée, c’est au tribunal d’établir s’il y a un lien direct ou indirect entre ces deux parties ou l’une des deux et ce meurtre”, soutient l’avocat, vexé par le rejet de cette requête.

Les avocats auront la parole à l’audience du jeudi prochain à l’issue de laquelle le tribunal devra prononcer son verdict. “Avec l’audition des cinq prévenus restants du groupe, dont l’hispano-suisse Kevin Z.G, le tribunal a achevé, hier, sa première phase. Les 24 accusés ont été tous auditionnés”, précise au HuffPost Maroc Hafida Maksaoui, avocate du barreau de Rabat commis d’office de plusieurs accusés, dont Abdessamad E.J., tenu pour principal instigateur du crime d’Imlil. Le profil que le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ) avait dressé de lui indique qu’il serait l’émir de la cellule terroriste qui a commandité ce crime. Il serait l’orateur dans la vidéo tournée une semaine avant le meurtre, où quatre suspects prêtent allégeance à Daech. 

Kevin clame son innocence 

Cet accusé ainsi qu’un autre, Youness O., avaient admis à la précédente audience avoir attaqué et décapité les deux jeunes femmes. Tandis qu’un troisième suspect, Rachid A., a, lui, avoué avoir filmé les meurtres. Kevin Z.G auditionné hier, s’est défendu, quant à lui, contre toute implication dans cette affaire, clamant son innocence. “Il n’a pas nié qu’il connaissait certains des accusés, mais il a précisé avoir rompu toute relation avec eux depuis plus d’un an avant le meurtre d’Imlil, au mois de Ramadan 2017 exactement”, déclare au HuffPost Maroc l’avocat de Kevin Z.G, Saad Sahli, exerçant au barreau de Rabat. Selon ce dernier, l’hispano-suisse a affirmé avoir “contacté deux fois au téléphone Abdessamad E.J assurant, toutefois, qu’il n’a pas de relation d’amitié avec lui et qu’il ne l’a jamais vu ainsi que Youness O.”.

Dans son récit, que nous relaie son avocat, l’accusé hispano-suisse a précisé avoir rencontré Hicham N., l’un des 24 accusés, étant donné qu’il était imam de la mosquée où il se rendait pour la prière à Marrakech. “Mais, il ne connait personne sauf Abdelghani C. qui l’a installé à Marrakech. Ensuite, ce denier s’est installé à Safi où il s’est marié et, à cette occasion, Kevin lui avait envoyé 2.500 dirhams en cadeau. Et ça s’est arrêté là”, plaide l’avocat. 

D’après ce dernier, Kevin a rompu ses relations avec les accusés après avoir constaté qu’ils étaient “des fanatiques”. “Il a changé son numéro de téléphone et son adresse, pour s’éloigner d’eux. Il a même décidé de retourner en Suisse et au moment du meurtre, il était à Genève pour aider sa femme (marocaine) à obtenir sa carte de séjour”, avance Me Sahli, estimant que Kevin, soumis à un interrogatoire hier, a donné réponse à toutes les questions de la cour notamment sur sa volonté d’aller aux Philippines. “Il l’a expliqué par sa quête d’apprendre et de comprendre l’islam en vivant en communauté avec les musulmans surtout des Philippines et d’Indonésie. Mais il a finalement préféré venir au Maroc parce qu’il n’était pas anglophone”, explique son avocat. Sauf que Kevin dit s’être “retrouvé dans une communauté de fanatiques” au Maroc. Il serait, à en croire son avocat, lui aussi “victime”.