LES BLOGS
02/12/2015 17h:50 CET | Actualisé 02/12/2016 06h:12 CET

Evocation de Mokrani, peintre poète

Avec Kateb, Issiakhem, Lacheraf, El-Anka, Khadda, Djaout et quelques autres, Mokrani fait partie de cette petite bande Cheyenne éparse dans l'espace et dans le temps, d'artistes, de poètes, d'êtres rares en Algérie, qui, pourtant, par un sublime paradoxe, sont des représentants entièrement légitimes et extrêmement précieux de l'âme de l'Algérie, terre, rêve, lumière, douleur et sang ; ceux dont il faut espérer qu'ils finiront par "gagner la guerre" après en avoir perdu chaque bataille !

Archives

Abdelwahab Mokrani (1956-2014) est né et il est mort en hiver. Il est né pendant la guerre et il est mort dans les décombres d'un temps qui n'est ni la guerre ni la paix ; un temps d'usure, de décomposition, un temps de mort et d'agonie, un temps d'absence.

Je pense à sa petite chambre d'adolescent, au-dessus du port, au-dessus des rails du chemin de fer qui mène d'Alger à Constantine, chemin de fer parmi nos chemins détournés qui, en réalité, ne mènent plus que nulle part, sa chambre noire, atelier d'artisan, sanctuaire, quartier général solitaire, ténébreux et fébrile d'une bataille - on le sait maintenant - perdue d'avance...

Avec Kateb, Issiakhem, Lacheraf, El-Anka, Khadda, Djaout et quelques autres, Mokrani fait partie de cette petite bande Cheyenne éparse dans l'espace et dans le temps, d'artistes, de poètes, d'êtres rares en Algérie, qui, pourtant, par un sublime paradoxe, sont des représentants entièrement légitimes et extrêmement précieux de l'âme de l'Algérie, terre, rêve, lumière, douleur et sang ; ceux dont il faut espérer qu'ils finiront par "gagner la guerre" après en avoir perdu chaque bataille !

J'espérais encore, il y a un an à peine, que nous pourrions faire ce livre miroir de celui que tu avais fait avec moi, lorsque tu avais entrepris de peindre en lisant les poèmes de Vision du Retour de Khadija à l'Opium des tableaux où l'obscur et le sombre étaient écartés pour que des femmes rêveuses, sensuelles, solennelles et heureuses prennent place, assises ou allongées, belles endormies, belles assoupies dans les entrelacs de l'amour passé et de l'amour à venir, prises dans leur désir tranquille et l'étonnement de ceux qui les regardaient.

A mon tour, je voulais écrire en regardant tes peintures, et nous avions ce projet, ce double vœu, cette volonté de faire du beau, du vrai, alors que notre sol dérivait et que l'ombre du naufrage recouvrait déjà nos jours à notre insu, nous autres pourtant si perspicaces !

J'avais envie de me risquer à parler de toi, de ta peinture, de la vérité obscure et du combat heureux de l'artiste intoxiqué par cette volonté qui le dépasse et le projette dans le vide de la beauté et de la mort. Incandescent dans les ténèbres.

Nous avions envie de faire ce livre dans les années 90 que nous n'appelions pas alors les années 90, mais, demain, dans trois jours, la semaine prochaine... Nous avons survécu à ces années sinistres, mais à quel prix !, la vision de toute chose brouillée et nos êtres à jamais diminués de ce feu qui, auparavant, crépitait impatient dans nos cages thoraciques d'hommes de trente ans. Nous avons survécu, mais abîmés, et finalement vaincus.

Mokrani, frère, parmi les rares frères que j'ai la chance d'avoir eu... Le 3 décembre 2014, il ne s'est pas éteint. L'étoile ardente et noire de son destin a explosé sans se dissoudre dans le ciel opaque et noir de notre destin, nous autres, Algériens à la dérive.

Mokrani n'était pas un être sombre. Il était, au contraire, lumineux, d'une lumière non pas sereine et douce, mais d'une lumière en éclats, en échardes, en incursions violentes dans la chair de l'inacceptable banalité, et fadeur, et fausseté du temps que nous vivions. Il n'était pas non plus fixé dans ce paradoxe. Il vivait dans une liberté dont le territoire était sacrément beaucoup plus vaste que le terrain quotidien de la survie (déjà) à Alger autour de 1990.

Il y avait dans son geste, dans son regard, un tourment, un caillou dans le soulier, un clou planté dans l'articulation malheureuse de l'âme et du corps, de la vision et des sens, du fantasme et des laisses de cuir de la réalité. Mais ce tourment demeurait la structure élégante d'une personnalité exceptionnelle, marquée par la culture et un talent immense... Le dénuement, la dépossession, le suicide, il les évoquait comme on évoque une aventure qui est la sienne sans l'être vraiment, comme une œuvre qui nous dépasse, comme un poème.

Il y avait chez Mokrani une violence contenue, un érotisme contenu, un désespoir contenu, une maigreur, une fièvre, une maîtrise de son extrême humanité. Je m'étonnais qu'il échappe à tous les pièges tendus par la dureté de la société, son intolérance.

Je m'étonnais qu'il parvienne à passer entre les risques, en vacillant, en oblique, en fluidité, en invisibilité peut-être, peut-être comme mesure de l'équilibre qu'il a maintenu tant qu'il a pu entre, d'une part, son regard, et d'autre part, tout le reste, c'est-à-dire, les gens, la famille, les règles, l'argent, la reconnaissance, le poison de la médiocrité.

Mokrani, c'était un regard, un « œil de lynx », comme disait Yacine à propos d'Issiakhem. Je crois qu'il ne perdait jamais sa lucidité, en toutes circonstances, comme par essence... Ivre, il l'était, d'une intimité extraordinaire avec ce qu'on pouvait nommer à l'époque, sans rougir, la vérité. Sans rougir en effet, car à cette époque, les mots n'avaient pas encore complètement perdu leur sens et l'architecture des valeurs n'avait pas encore été réduite en poussière.

L'ivresse n'altérait pas sa conscience, mais la précisait. Et alors, si son expression devenait pénible pour l'entourage, elle n'était pas plus pénible que l'assénement d'un cours magistral, un cours d'un genre particulier certes, parfois une phrase, répétée à l'infini, non par mépris pour l'intelligence de l'interlocuteur, mais, en quelque sorte, pour sceller, encore et encore, une connivence, une vraie complicité, un accord.

Entre nous, nous n'avons que rarement « parlé peinture ». Je voyais dans les esquisses qui défilaient toujours trop vite les récits infinis de tes personnages, des êtres vivants, rêvant, souffrant, saisis par ton trait de peintre poète se jouant des chronologies, fixés dans le papier par ta patience inquiète de peintre entomologiste... "Marouflé", tu disais ce mot, à la sonorité contre-intuitive, souvent, et toujours avec la même gourmandise, et un même soupçon de satisfaction. Ta vie, en quête de marouflage...

Il y avait moins de phrases entre nous que de débuts de phrases cassées de borborygmes évidents, de mimiques minimalistes, et par toi, de cet étrange ricanement, ce rire sardonique, qui, au terme d'un argument très court et percutant, rajoutait une punaise rouge vif sur la vaste carte d'état-major de la certitude de la victoire finale de l'art sur la bêtise, de l'intelligence sur la cupidité. Il me semble que nous étions alors comme deux singes du calendrier chinois, deux poètes aphasiques, ardents, précis, et donc désespérés.

Pas seulement dans ta peinture, unique, mais tous les jours, tu usais de ton propre langage, tu portais la cadence de tes phrases, tu avais une voix, une musique. Tu n'empruntais pas tes mots et tes arguments à la mode ou aux conventions.

Parfois tu me rappelais Issiakhem pour son éloquence, sa langue littéraire déliée et heureuse, surprenante. Tu me rappelais aussi M'Hamed par cette capacité à donner à voir la cruauté des vies, la sensualité des êtres, tracés au couteau, et reflets délicats, insaisissables des destinées humaines. Et puis, l'Algérie...

L'Algérie, n'est-ce pas ? Présente, silencieuse, muette, vertigineuse, palpitante, nue, assoiffée, patiente, inextinguible.

Wahab ! Longue vie à ton œuvre ! Longue vie à ton nom ! Homme inachevé. Filtre de lui-même. Etoile noire, brûlant, en fragments, dans le ciel noir de l'éternité.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.