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22/05/2019 15h:33 CET | Actualisé 22/05/2019 15h:33 CET

Etre révolutionnaire

RYAD KRAMDI via Getty Images

Depuis la nuit des temps et de par le monde, aucune révolution n’a pu résister à la restauration d’un ordre qui intrinséquement efface tous les acquis obtenus grâce au combat des peuples. Ainsi et il va de soi que l’utopie résiduelle subsiste uniquement au sein de cercles restreints formés de militants-intellectuels qui généralement n’inspirent pas à exercer le pouvoir de l’Etat. De ce fait, tous les prétendants succombent à la tentation de la domination de leur population.

En effet, il ne s’agit pas pour nous de faire l’inventaire des toutes les révolutions qui ont été soit avortées soit mal tournées mais uniquement de nous intéresser aux conséquences de la première révolution algérienne qui a abouti à l’indépendance du pays. De par leurs différents slogans, les protestataires algériens répètent inlassablement comme quoi le “pays a été libéré mais pas le peuple”.

Dès lors une question se pose à cette juste revendication de la libération du peuple. Pour y répondre, nous devons scruter les faits de la guerre de libération nationale pour mieux situer les enjeux politiques qui ont opposé les chefs historiques entre eux. Il faut rappeler que la guerre de libération a engendré des règlements de compte entre les membres les plus influents du mouvement de libération nationale.

Les noms sont connus et en martyrs parmi les plus illustres, ils ont rejoint le panthéon de la patrie reconnaissante. Ainsi la dette de sang est consommée par tout un système de reconnaissance de la patrie. Cette reconnaissance de la patrie fonctionne comme un leitmotiv de la révolution inachevée que revendiquent les protestataires algériens. Et pourtant, il n’ y a pas si longtemps, la plupart des Algériens utilisaient les avantages qu’octroyés ce système de reconnaissance et ils sont peu nombreux à les avoir refusés et ils ne sont qu’une poignée à ne pas être tombés dans le cercle vicieux du clientélisme.

L’histoire retient que sept années de guerre ont amplement suffi pour estomper la résistance de quelques chefs de la révolution au premier coup d’Etat officiel mené conjointement par le couple A. Benbella et le clan d’Oujda. Le système instauré du parti unique devait en toute logique renforcer les pouvoir d’un seul homme et de sa clique.

Mis à part quelques opposants au coup d’Etat du colonel Boumediene, presque toute la population a été embrigadée dans de faux semblants d’un nationalisme restrictif qui a valu au putschiste de 1965, une popularité démesurée. Le règne de Boumediene a produit dans la forme et dans le contenu tous les ingrédients d’un enchantement rehaussé par un prestige international incarné par A . Bouteflika, lui même en tant que ministre des affaires étrangères.

Le premier accroc a été Octobre 1988 lorsque le système s’est fissuré de l’intérieur. Comme nous le savons, la courte période de la “liberté retrouvée” s’est vite transformée en une guerre civile provoquée et entretenue par quelques décideurs qui ont délibérément refusé au FIS large vainqueur des élections législatives, d’accéder aux commandes de l’Etat. Plus que la guerre d’Algérie, la guerre civile a opposé deux fractions radicales de la population.

Cette guerre fratricide a été menée d’une main de maitre par les forces de l’ombre afin de discréditer les Islamistes. Hélas ! la population a été une nouvelle fois retournée et il ne subsiste d’un point de vue idéologique que les reliquats d’une continuité “révolutionnaire” sous la bannière de l’Islam.

Si nous tenons pour vrai la popularité de la mouvance islamiste dans les années 90, il va de soi que la revendication d’une continuité de la révolution algérienne est un problème d’interprétation. La logique implacable de l’histoire, nous fait dire qu’historiquement, les Oulémas algériens (savants religieux) n’ont pas été les premiers instigateurs du mouvement national algérien. Ils ont plutôt rallié les leaders nationalistes inspirés pour la plupart par les expériences nationales des pays comme l’Egypte ou le Vietnam, etc.

Alors que dire de la prétention des Islamistes qui voulaient un ordre juste en Algérie ? A ce jour, nous ne savons rien parce qu’ils n’ont pas exercé le pouvoir de l’Etat. Mais toujours est-il que le projet du califat est en lui-même une négation des principes démocratiques énoncés par les congressistes de la Soummam. Inéluctablement, le régime du califat est conditionné par les querelles du pouvoir lors de la grande Fitna (Discorde) qui marque de son empreinte indélébile les luttes sans merci qui se sont déroulées jusqu’à ce que le régime inaugural du prophète se transforme en une multitide de régnes despotiques.

Aucune forme du Mulk (Pouvoir de l’Etat) n’a résisté à la pratique par nature de la force coercitive (Kahr) de l’Etat dans l’exercice du pouvoir. Si nous nous appuyons sur les analyses d’Ibn Khaldoun c’est que ces dernières vont à l’encontre des idées du califat défendues par les Islamistes. La négation des principes républicains du type “la mitak, la destour” (ni charte ni constitution) est à point nommé, l’objet des controverses qui bien avant que l’Occident ne laicise les institutions de l’Etat, au cours du XIV siècle. Le génie maghrebin à partir de la nature du pouvoir de l’Etat, a jugé nécessaire de dire que “La religion toute seule ne peut donc concurrencer la force politique naturelle de l’açabiya ( clan). En suivant différents commentateurs dont A. Djeghloul, l’historien maghrébin s’est vite rendu compte de l’impossibilité du califat comme forme de gouvernement des hommes. Bien que faisant figure de conservateur a toute épreuve, Ibn Khaldoun a analysé en profondeur la nature du Mulk comme régime de gouvernement des hommes.

Si le Mulk est par nature une nécessité, il en va autrement des formes de gouvernement. Dans un article intitulé : “La naicisation du politique et de ses limites, dans la politique et l’histoire, Actes du colloque international sur Ibn Khaldoun, Alger, 1978), le sociologue algérien reprend aux mots, les assertions du grand penseur maghrébin comme il suit : “Quant à nous, quand nous parlons des fonctions royales et gouvernementales, c’est au point de vue de la nature de la civilisation et de l’existence de l’homme que nous nous plaçons, et non à celui des lois religieuses particulières”, pour que : “Le politique est donc immanent à la société dont il intègre une instance et s’intègre à l’intérieur du nouvel espace khaldounien”(p .229).

Cette affirmation de l’indépendance du politique par rapport à la religion est “fondée sur l’idée que la religion se heurte à l’existence d’organisations politiques préislamiques”. Par de nombreux aspects, Ibn Khaldoun considère que les différentes formes (Sultanat, Mamlak, Imarat,etc.) du pouvoir de l’Etat (Mulkl) n’émanent pas de la seule religion parce que tout simplement le califat est irréalisable.

Comme dans la relation de la raison et de la foi, Ibn Khaldoun n’est pas tranchant a tel point que le sociologue algérien relève une ambiguité afin d’affirmer l’existence d’une “tension qui est résorbée par l’utilisation d’un raisonnement pragmatique” (p.220).

Pour le commentateur algérien: “Le problème des rapports entre politique et religion est plus esquivé que résolu” (p. 220). Contrairement à A.Djeghloul, il nous semble qu’Ibn khadoun fait beaucoup plus preuve d’un conservatisme figé en s’alignant dans l’affaire d’Ibn Rochd sur la position d’Al Ghazali pour défendre une sorte d’ambivalence épistémologique relevée par M. Haddab ( Colloque Ibn Khaldoun, CNPRAH, Alger, 2010).

Plus particulièrement, Il se réfère aux événements de l’islam des origines et à la consécration dynastique des Omeyyades et des Abassides. Et plus clairement à partir de son expérience maghrébine, Ibn Khaldoun constate inlassablement la nature du Mulk. Mis à part cette longue parenthèse sur la faillibilité du califat ou de l’imamat, revenons à notre Etre révolutionnaire.

Il va de soi que le concept “Etre” recèle une amphibologie. Nous entendons- par cette l’idée fondamentalement de l’ontologie (depuis Parménide jusqu’à Deleuze), l’Etre en devenir- l’indécidable plus que la manière de faire état du rapport du phénomène et de la chose en soi chez E. Kant, “De l’amphibologie des concepts de la reflexion, Critique de la raison pure” qui suspend le temps de l’action non pas pour définir une “permanence de l’action révolutionnaire” comme chez les Stroskistes mais tout au contraire, doter d’une manière pérenne, la société de moyens de défense.

Ca veut dire quoi ? Même s’il est difficile de cerner l’indécidable mesure de l’action humaine, la politique offre la possibilité à ce que les acteurs déterminent par eux-mêmes les objectifs de la révolution. Il ne s’agit pas uniquement de se focaliser sur les remèdes à apporter à une Etat bureaucratique en voulant reconstruire tout l’édifice mais tout au contraire de doter la société algérienne de moyens de défense.

Avant de poursuivre, arrêtons-nous sur l’Etat de droits (Duwlat al Kanun) présenté comme un remède aux problèmes algériens. Une telle façon de voir les choses reflète l’acte inaccompli de la révolution par ce que les lois ne veulent rien dire si elles ne sont pas accompagnées par des mesures concrètes qui concernent la liberté de réunion et d’organisation, etc.

A titre d’illustration, G. Deleuze -Le devenir révolutionnaire et les créations politiques, entretien avec T. Negri, Multitudes, 1990 -prend l’exemple anglais à partir de D. Hume qui distingue le “mouvement des lois et des contrats”. Tout en poursuivant de la manière suivante: “Ce qui m’intéresse ce n’est pas la loi ni les lois (l’une une notion vide , les autres des notions complaisantes, ni même le droit ou les droits, c’est la jurisprudence. C’est la jurisprudence qui est vraiment créatrice de droit, il faudrait qu’elle ne reste pas confiée aux juges. Ce n’est pas à un comité des sages, moral et pseudo-compétent dont on a besoin, mais de groupes d’usagers”.

Pour ce qui est du Fiqh (jurisprudence en islam), nous renvoyons à: “Pour une critique de la raison juridique dans la pensée islamique crItique , Humanisme et islam, Vrin , Paris, 2003, de M. Arkoun. En attendons de voir comment la question de la jurisprudence se pose dans le droit coutumier berbère (Qanuns), limitons-nous au droit algérien afin de suggérer une remise à plat le code la famille qui enfantilise la femme algérienne.

Et nous sommes plus que certains que l’amorce de ce vaste chantier ouvrira de nouveaux droits qui reflètent en l’état, l’évolution toute moderne de la société algérienne. Cela dit, la reproduction du passage de l’entretien entre G. Deleuze et T. Négri, nous fournit l’occasion de constater avec de A. al- Azmeh que : ”… les juristes sont liés à l’Etat par un autre lien, peut-être plus fort. Ils ont nommés par l’Etat et sont à ce titre, les intellectuels certifiés dépositaires de la vérité officielle”.

L’annalistique entre l’histoire et le pouvoir : une conception de l’histoire sous-jacente aux chroniques, biographies et gestes dans l’aire culturelle arabo-islamiques, Histoire et diversité des cultures, Unesco , Paris, 1981, p .114. En prenant acte de ces diverses considérations historico-politiques et transposées dans la réalité algérienne, on peut dire qu’un Etat de droits ne garantit en aucune façon la défense de la société.

Il faut un peu plus de discernement pour dire que le droit en général suffit pour créer de nouveaux règles juriprudentielles dont a besoin la société algérienne. La preuve en est que le porte-parole de l’armée algérienne recourt tout en les amplifiant aux mêmes arguments que les manifestants pour geler la situation politique. En plus des articles 102 de la constitution, rejeté par la population, il ajoute à l’article 7 évoqué par les protestataires, l’article 8 pour semer le doute au sein du peuple algérien.

Par l’intermédiaire de la manipulation des articles de la constitution, il met au centre du débat le cadre de la légitimité comme si la voix de ces millions d’Algériens ne suffisent pas à incarner la volonté populaire. Ainsi, on constate une minimalisation du problème politique par extraction du peuple comme communauté de destin pour en faire une affaire de l’élite, celle des juristes.

Et comme à l’accoutumée, cela revient à promouvoir une stérile exégèse des spécialistes du droit. En effet, l’Etat de droit en Occident et partout ailleurs, utilIse l’épée de Damoclès comme ultime levier pour contrecarrer les aspirations des acteurs sociaux lorsqu’ils veulent décider par eux-mêmes, fussent dans les affaires qui les concernent au quotidien.

A plus forte raison, un Etat centralisateur ne peut que réduire les espaces de liberté et à bien des égards, étouffer les lieux différentiels de la décision. Pour peu que cela soit appropriée pour la situation algérienne, la consécration formelle de l’Etat de droits est une demie mesure politique qui hélas, ne garantit pas tous les droits au citoyen en Algérie.

Tant est incommensurable l’Etat tentaculaire dans son accaparement des affaires des gens, il faut bien qu’un jour, les Algériens agissent pas eux-mêmes pour se donner un nouvel horizon, en dotant la société par le biais d’associations autonomes, d’organisations indépendantes de l’Etat qui correspondent à peu près aux créations politiques chères à G. Deleuze.