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04/11/2018 12h:54 CET | Actualisé 04/11/2018 12h:54 CET

Et si l'on parlait d’une réalité vécue par les femmes au Maroc, l’avortement

"La démocratie que l’on nous vend doit être au service du bien public et non pas d’un électorat".

LaylaBird via Getty Images

Des gens font le même rêve tous les soirs. Certains ont la même petite musique dans la tête. D’autres ont des souvenirs qui leur remontent à chaque fois qu’ils passent par certains lieux. Chacun son truc. Moi, mon truc, c’est la cause des femmes. Quand je lis le journal je m’attarde sur les articles qui en parlent. Lorsque j’échange sur la société en soirée ou lors d’un débat, on en arrive forcément à la place des femmes. Ce n’est pas un métier car je ne suis pas payée pour. Ce n’est pas une lubie comme collectionner des coquillages. Ce n’est pas non plus un passe-temps comme s’inscrire à un club de bridge. C’est une cause humaniste, humanitaire dirais-je même. Le féminisme, qui n’est pas un gros mot, faut-il le rappeler, se doit d’être universel même si, en fonction des lieux et des situations sociétales, on ne peut militer ou simplement l’aborder de la même façon. On ne peut comparer la situation des femmes de France, du Maroc et du Pakistan, mais il reste que dans chaque pays, des avancées sont souhaitables et possibles.

Puisque nous en sommes là, parlons d’un des problèmes majeurs de la société au Maroc: l’avortement. Ce n’est pas le seul mais puisque peu de gens veulent s’y atteler, et bien je serais de ceux-là. Cet acte existe depuis la nuit des temps et on en trouve trace dans les premiers traités de médecine qui détaillent quelle plante ou quelle technique il convenait alors d’utiliser. C’est un problème important puisque 600 à 800 avortements médicalisés et 200 autres, non médicalisés, sont effectués chaque jour, selon un rapport de l’OMS, soit entre 292.000 et 365.000 avortement par an. On ne peut donc plus traiter ce fait comme un épiphénomène, puisque près de 3% des femmes (pas toujours les mêmes, d’ailleurs) y sont confrontées chaque année, sans compter que ces avortements sont hors la loi.

Pourquoi autant? Séduite, une femme qui tombe enceinte après s’être abandonnée à un homme avant le mariage et qui découvre que le géniteur ne respectera pas ses engagements, ne peut bien souvent pas garder l’enfant au regard de la société marocaine. Les bâtards, pas plus que leurs mères, n’ont malheureusement pas une vie facile ici. À cela s’ajoute le cas des femmes violées. Et oui, sans consentement, on parle bien d’un viol, même lorsqu’on accuse la victime d’avoir osé porter une mini-jupe ou une djellaba de couleur vive, n’en déplaise à nos malades sexuels. Sorties en boîte de nuit juste pour s’amuser ou femmes de ménages servant d’exutoire au patron ou de banc d’essai au fils du patron avant de se retrouver engrossées, à leur grand désarroi, et c’est la panique qui gagne. Il y a aussi toutes ces femmes acceptant d’observer leur devoir conjugal sans plaisir mais avec l’espoir que leur époux n’ira pas chercher réconfort dans les bras d’une plus jeune ou ne dilapidera pas l’argent du ménage auprès de prostituées. Elles n’ont pas accès, par manque d’éducation ou d’indépendance financière, à des moyens contraceptifs mais elles savent qu’une bouche supplémentaire à nourrir mettra toute la famille en péril. Certaines vivent avec des hommes des couches populaires qui refusent tout simplement tout moyen de contraception, pensant que chaque enfant à naître viendra avec sa baraka, mais ne veulent pas imaginer comment ils les nourriront ou les éduqueront. Je n’évoque pas le cas des prostituées qui perdraient leur corps-outil de travail et qui, à en croire certains, n’existent pas au Maroc, bien qu’on puisse en croiser à chaque coin de rue et dans de si nombreux lieux nocturnes.

Et toutes ces femmes qui choisissent in fine l’avortement empruntent à gauche, à droite les sommes nécessaires à leur survie. Arrivant tête basse dans des cliniques ou des cabinets privés qui facturent le coût de l’interdit. Rentrant chez elle le plus vite possible pour gémir seules, sans témoin, au fond de leur lit, en espérant qu’aucune complication post-opératoire ne mettra en danger leur vie. Espérant que personne sur le trajet ou le palier n’aura compris leur douleur dans leur démarche particulière ou deviner sur leur visage ce qu’elles viennent de faire. Elles se retrouvent seules avec leur désespoir, à se persuader que c’était la seule chose à faire, sans pouvoir partager ou obtenir un soutien lors de cette épreuve. Le tableau est bien noir et présente mon Maroc comme un pays du moyen-âge mais c’est malheureusement la cruelle réalité qu’aucun touriste ne peut imaginer et que la plupart des hommes marocains veulent ignorer superbement, même s’ils font partie bon gré mal gré de l’équation. 

Donc, sauf à régler l’éducation sexuelle des hommes frustrés au Maroc, l’accès aux moyens de contraceptions, pénalisé et poursuivre réellement les viols, changer l’image des enfants nés sans père déclarés ou mettre en place un système d’aide sociale pour les filles mères, les avortements continueront de se pratiquer légalement ou non au Maroc, dans ces conditions physiques, psychologiques et matérielles déplorables.

Nous avons dès lors deux solutions possibles. Soit nous tenons compte de cette situation et nous mettons en œuvre une législation sur l’avortement permettant aux médecins de ne plus contourner la Loi, de ne pas laisser les faiseuses d’anges agir clandestinement, de ne pas remplir nos orphelinats ou nos rues d’enfants abandonnés et de pratiquer cet acte dans les meilleures conditions d’hygiène et de sécurité. Soit nous continuons à nier ce problème en le renvoyant aux calendes grecques pour ne pas heurter la partie la plus conservatrice de la société, qui nie tout simplement le problème ou qui pense que l’avortement est tout simplement contraire à une certaine morale.

Je ne veux pas tenter de convaincre du droit des femmes à disposer librement de leur corps. Je ne veux pas non plus disserter sur le respect de la vie d’un amas de cellule, à quelle date et selon quel critère éthique ou religieux celui-ci peut être ou non avorté. Je constate simplement que c’est un fait de société et que le politique est censé le traiter, peut-être contre l’avis de ses électeurs, mais pour le bien de toutes et de tous.

En l’espèce, le combat du Docteur Chraïbi m’apparaît salutaire et je le remercie pour cela. Voilà un homme qui se bat pour les femmes, contre tous. Et cela lui en a coûté. Mais il se bat contre des dirigeants qui, malgré des instructions du plus haut niveau datant de 2015, veulent faire perdurer une société archaïque ou ont peur de se mettre en danger électoralement. Le dernier échange sur ce sujet, en date d’avril 2018, renvoie la modification de la législation actuelle de l’avortement à une hypothétique modification globale du code pénal qui ne sera certainement pas faite avant les élections de 2021, pour ne pas heurter son électorat. Entre temps nous aurons vécu 6 années de plus sans changement, soit entre 1.752.000 et 2.190.000 avortements plus tard, nous nous occuperons peut-être de ce problème et tenterons d’y apporter une réponse. Mon Maroc ne doit plus s’arc-bouter sur une vision imaginée de son passé. L’oumma ne doit plus être un mythe rêvé mais s’adapter à la réalité de son temps. La démocratie que l’on nous vend doit être au service du bien public et non pas d’un électorat. Il faut que la cause des femmes ou, à défaut, que la santé publique, puissent enfin être dignes d’un pays civilisé, et que l’on ose enfin parler des vrais problèmes de la société, quitte à heurter ceux qui ne veulent rien voir. #SafiBaraka

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