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04/07/2019 15h:27 CET | Actualisé 04/07/2019 18h:27 CET

Est-il temps pour le Hirak de créer des contre-pouvoirs ?

Mouloud Meddi

Les Algériens gardent le cap. La révolution en Algérie en est à son quatrième mois et va devoir lutter encore bien des jours avant d’abattre le régime et d’ouvrir de nouveaux espaces où la vie pourra s’épanouir. Les manifestations en continu ont réussi à briser le contrôle absolu que le pouvoir exerçait sur l’espace depuis plus de vingt ans. Ce contrôle n’est maintenant plus que relatif, devenu variable en fonction de l’endroit, du jour, voire de l’heure.

Ceux qui pensent que le mouvement populaire s’essouffle, se trompent lourdement. La détermination reste la même pour aboutir à une vraie transition. Avec les drapeaux sur le dos, les pancartes en mains qui reflètent la créativité et la conscience politique des manifestant, ils mènent leur combat contre un régime le plus prédateur, le plus criminel, qui répond aux revendications légitimes des Algériens par les interpellations des manifestants sans défense, commettant une grave erreur qui révèle son manque de discernement. Cette dictature qui a révélé son vraie visage, est entrain de radicaliser les revendications, mais le peuple répond par le pacifisme et l’union.

Pourquoi répondre au civisme des manifestants avec ces pratiques coloniales ? Parce que “les décideurs” ont peur de perdre leurs intérêts irréductiblement opposés à ceux des Algériens.

La Révolution du 22 février, tirant les leçons des luttes passées, canalisant les aspirations populaires longtemps détournées voire étouffées, réprimées sans pitié, se veut des solutions des contradictions de l’étape actuelle de la lutte. “La primauté du civil sur le militaire”, “Algérie libre est démocratique”, les slogans en vogue chaque Mardi et vendredi, atteindre de tels objectifs implique que le peuple conçoive, dirige et contrôle la vie nationale.

Comment atteindre ces objectives qui vont ouvrir la voie vers l’Algérie dont on rêve ? La réponse la plus notable aujourd’hui - en particulier à travers les “partis Twitter et Facebook”, décrit un sociologue algérien “Nacer Djabi”, est l’importance de nommer des représentants officiels du mouvement.

Est-ce que réduire le mouvement en un, deux ou dix individus est la solution pour confronter le régime et ses ruses? Et peut-être plus important encore, l’objectif ici est-il d’imposer un rapport de forces (régime/peuple) en faveur du peuple, ou juste autoriser ce groupe à parler au nom du mouvement ? Si ce dernier sert de réponse, je remarque alors que le mouvement populaire a démontré une conscience politique frappante au sein de la population algérienne - un peuple qui comprend aujourd’hui plus que jamais la politique.

Il est donc clair, à mon avis, que le principal problème ne réside pas dans la représentation du mouvement, mais dans les mécanismes permettant de le transformer d’une ”énergie brute” en institutions qui va diriger la transitions, à partir desquelles le pays peut ensuite se stabiliser dans une nouvelle ère, le souci est ; comment permettre aux Algériens de jouer efficacement leur rôle historique dans le processus irréversible qu’ils viennent d’engager ?

Il faut l’association de la vie et de la révolution pour poursuivre la révolution et la protéger jusqu’à sa victoire bien entendu, ce qui implique que la société s’organise de manière souple, sur la base de l’activation d’un processus qui coordonne révolution et vie quotidienne de la population, pour vivre au rythme de la révolution et non plus au rythme du pouvoir au moyen de ce qu’on va nommer ici “le comité local”.

Le mouvement populaire, comprend de divers secteurs sociaux (étudiants, enseignants, travailleurs et chômeurs, etc..) qui ont besoin de représentation. Faut rappeler que désigner des représentants, disons par des élections, ne garantit pas forcément la représentation de tous les Algériens. La solution est donc un front populaire qui englobe tous les segments de la société. Ce large front populaire serait constitué d’en bas par des comités populaires représentant les divers secteurs sociaux. En effet, l’exemple des étudiants de l’Université d’Alger 2, qui ont pris l’initiative de constituer un “comité indépendant provisoire”, qui servira de porte-parole officiel des étudiants, est instructif.

Alors, pourquoi ne devrions-nous pas soutenir une telle idée ? Car nous pourrions former des comités dans toutes les universités algériennes puis les réunir dans un comité national unifié. Et après avoir assuré la représentation de tous les étudiants, nous pouvons généraliser ce mécanisme aux autres secteurs de la société algérienne, ces comités formeront le noyau des instituions de notre deuxième république.

Nous aurions donc réussi à créer un cadre pour les étudiants, permettant ainsi au nouveau comité national de devenir un “atelier” pour proposer de nouvelles idées et projets politiques, économique et sociales. Et également de mobiliser, conscientiser et organiser le peuple pour toute tâche ou action.

Quelles sont les mesures par lesquelles nous pouvons faire fonctionner ces comités populaires dans la pratique? Je reviens ici à l’exemple du FLN historique, qui a rassemblé tous les courants politiques opposés dans la poursuite d’un objectif commun (libérer l’Algérie) et a adopté une structure qui permettait une administration collective et empêchait tout conflit interne entre dirigeants, autrement dit, gestion décentralisée.

En effet, Le processus de décentralisation implique le transfert de toutes les autorités du niveau gouvernemental vers des institutions élues au niveau inférieur (conseils locaux et municipalités, par exemple), protégées de toute intervention du gouvernement central.

Pour mieux comprendre cette idée, il suffit de lire l’histoire de la révolution algérienne dirigée par le Front de libération nationale (le FLN de Abane et Boudiaf, et non celui de Bouchareb et Ould-Abbas évidemment!). Le FLN historique comprenait une coalition qui regroupait diverses personnalités politiques conscientes de tous les idéologies (libéraux, communistes, réformistes, etc.). Toutes les composantes de la société y étaient représentées, l’objectif étant de libérer l’Algérie.

Cela incarnerait la trajectoire opposée de l’Algérie après l’indépendance, fondée sur la centralisation du pouvoir dans l’exécutif. Sur cette base, et afin d’éviter que le mouvement ne se divise, ne nous incombe-t-il pas de laisser derrière nous l’esprit des “grands dirigeants” qui ont détruit la jeunesse de notre pays, tout en ancrant dans notre société les valeurs de paternalisme ? Ne devrions-nous pas nous élever au niveau des populations modernes qui fondent leurs États sur des institutions plutôt que sur des individus et un leadership prolixe (souvent criminel)?

La division n’est-elle pas à la source autour de la question de savoir qui est “digne” ou a le droit de parler au nom du mouvement ? Le fait de confiner le mouvement au niveau des individus et des personnalités ne donne-t-il pas au régime algérien l’occasion de l’infiltrer et de le démanteler de l’intérieur - notamment en provoquant des discussions idéologiques et centrées sur l’identité ?

En effet, cette approche offre-t-elle en premier lieu la garantie que les membres du mouvement seront correctement représentés? Par conséquent, ne devrions-nous pas apprendre de l’exemple récent des autres et accorder une plus grande attention à l’importance de créer des sous-institutions à partir de ce mouvement, ce qui peut véritablement fonder les bases de notre deuxième république ?

On veut que notre Algérie tire la prospérité, la puissance, le rayonnement. Ce changement est notre grande ambition nationale. Étant le peuple Algérien, il nous faut ou bien accéder au rang d’un grand État de droit ou bien nous résigner au déclin.

Tahiya aldjazayer hourra dimokratia !