ALGÉRIE
10/10/2019 16h:52 CET | Actualisé 11/10/2019 08h:54 CET

Erdogan en offensive en Syrie: les kurdes perdants, les Etats arabes cocus du “grand jeu”

Murad Sezer / Reuters
Smoke rises over the Syrian town of Tel Abyad, as seen from the Turkish border town of Akcakale in Sanliurfa province, Turkey, October 10, 2019. REUTERS/Murad Sezer

L’intervention turque en Syrie avec la bénédiction de Donald Trump montre à quel point les pays arabes qui ont beaucoup “investi” en dollars et armes dans la guerre contre le régime dictatorial de Damas se retrouvent dans la posture des cocus du “grand jeu” des puissances. Tayyib Erdogan dont l’investissement en Syrie s’est révélé jusque-là contre-productif conserve des atouts de par son statut de membre de l’OTAN et aussi de verrou pour la migration clandestine vers l’Europe. 

Si Erdogan n’est plus le “leader” du monde islamique qu’il aspirait à être, il s’engage dans une opération qui devrait lui redonner des lustres au plan intérieur en passant pour le champion de la “cause nationale”. Eliminer la possibilité d’une entité kurde au nord de la Syrie et renvoyer vers la zone de sécurité que l’armée turque va créer et occuper, une bonne partie des 3,6 millions de réfugiés syriens présent en Turquie, tel est l’objectif d’Erdogan. La Turquie qui a l’appui de fait de Donald Trump s’attendait aux réactions hostiles des Européens. Mais Erdogan n’est pas désarmé vis à vis de l’Europe: le levier des migrants peut-être actionné, des centaines de milliers de Syriens établis tant bien que mal en Turquie ne demanderaient pas mieux. 

Erdogan l’a dit crûment aux européens: ”Si vous tentez de qualifier notre opération “d’opération d’invasion”, nous ouvrirons les portes et vous enverrons 3,6 millions de réfugiés″.

Les alliés “jetables” de l’empire

Les grands perdants, ce sont les kurdes, lâchés sans autre forme de procès par les Etats-Unis. Donald Trump, n’a pas hésité à avancer l’argument sidérant que les kurdes n’on pas aidé les Etats-Unis “pendant la seconde guerre mondiale.” La formule d’alliés jetables de l’empire n’a jamais été aussi cruellement mise en évidence. Les Kurdes qui pourtant ont un célèbre adage “ seules les montagnes sont nos amies” se retrouvent une nouvelle fois “jetés” par un allié. Ils en sont à essayer de se rapprocher de Damas. 

Les Etats arabes qui ont investi dans l’opposition syrienne - certains carrément dans Daech via des associations - sont totalement exclus de la partie syrienne, désormais réservée à la Russie, l’Iran, la Turquie. Et les Etats-Unis, bien entendu, sauf que les retournements imprévisibles de Donald Trump déroutent même ses alliés européens.  

L’Arabie saoudite, des Emirats arabes et de l’Egypte ont condamné une “agression” mais ils ont été pourtant ceux qui ont poussé à l’exclusion de Damas de la ligue arabe, appelée à se réunir en urgence le samedi 12 octobre. Une gesticulation de pure forme pour des pays englués dans une guerre sanglante au Yémen (arabie saoudite - Emirats) ou dans une répression de plus en plus brutale des opposants (Egypte). 

Erdogan affiche son mépris pour Ryad, Abou Dhabi et Le Caire

Si Erdogan fait cas des Etats-Unis, de l’Europe et de la Russie ou de l’Iran, son mépris pour les Etats arabes impliqués dans la crise syrienne s’affiche sans retenue. L’Arabie saoudite avec laquelle les rapports sont déjà tendus depuis l’horrible assassinat de Djamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul est remise vertement à sa place. “Que l’Arabie Saoudite se regarde d’abord dans la glace. Qui a mis le Yémen dans cet état ? (..)  “Alors que la Syrie grouille de dizaines de puissances étrangères, nous n’acceptons pas les critiques envers l’opération lancée par la Turquie afin d’empêcher le terrorisme”. 

Pour l’Egypte qui a convoqué la réunion d’urgence de la Ligue arabe, le président turc est tout aussi lapidaire. “”Surtout toi Egypte, tu ne dois pas parler. Car tu es l’assassin de la démocratie dans ton pays”. Le chef de la diplomatie turc Mevlüt Cavusoglu n’est pas en reste. ”Vous avez tué et affamé tant de civils au Yémen. De quel droit vous opposez-vous maintenant à cette opération ?″.

Le Qatar, mis sur la touche par les autres pays du Golfe et soumis à l’embargo, est dans le soutien à la Turquie dont il escompte une protection face aux “frères”. L ’émir du Qatar Tamim Bin Hamad Al Thani s’est entretenu par téléphone avec le président turc Recep Tayyip Erdogan. Il a évoqué, selon l’agence qatarie QNA, “le renforcement des relations entre les deux pays” et  l’évolution des événements en Syrie”

Les kurdes sont les perdants d’un nouveau renversement de la position du parrain américain, les Etats arabes du Golfe se retrouvent, à nouveau, dans la position de l’éternel cocu. Une tradition depuis Lawrence D’Arabie et le jeu de l’Intelligence service…