28/06/2018 20h:04 CET | Actualisé 29/06/2018 13h:20 CET

Entrepreneuriat citoyen: "On peut concilier recherche du profit et conscience responsable" (ENTRETIEN)

Une condition même "pour que la croissance puisse durer."

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ÉCONOMIE - Près de 100 personnalités se réuniront ce 30 juin et 1er juillet à Essaouira, pour les tous premiers États généraux des entreprises et des entrepreneurs citoyens. Organisé par le “think and do tank” international Thinkers & Doers, et placé sous le haut-patronage du roi Mohammed VI et du président de la République française Emmanuel Macron, l’événement réunira des acteurs du monde économique et leaders pour éditer l’appel d’Essaouira, un rapport de “solutions sociales et responsables.”

Les cycles de conférences offriront aux participants du monde entier un cadre de réflexion et d’action autour, entre autres, des entreprises citoyennes, du capitalisme conscient, des entrepreneurs sociaux, des entreprises d’utilité publique, du label B Corp, des entreprises à mission et des entreprises engagées.

Dans un entretien au HuffPost Maroc, Amandine Lepoutre, présidente de Thinkers & Doers, prône un “capitalisme responsable” et partage les enjeux de cette rencontre sous un double patronage, qui permet “l’engagement des deux pays dans une dynamique de changement mondial”. Avant de prendre ses quartiers à Essaouira, elle a fait voyager les conférences “Follow the Leaders” de Thinkers & Doers à Paris, à Dubaï, à Tunis, à Londres et au Bahrein. 

À deux jours du grand rassemblement de tous “ceux qui font du business différemment”, elle livre ses attentes sur l’issue de ce rendez-vous attendu.

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HuffPost Maroc: Vous dites vouloir réunir “dirigeants, gouvernants, chercheurs, prospectivistes, entrepreneurs, artistes, acteurs engagés dans la voie d’un capitalisme plus responsable, plus conscient”. Peut-on concilier aujourd’hui recherche du profit et conscience responsable?

Amandine Lepoutre: Oui, on peut les concilier. Et je pense même qu’on doit les concilier. De nombreux financiers, grands dirigeants sont en train de faire basculer leurs modèles vers ces logiques et prennent position dans les médias. Je pense à Larry Fink, le CEO de Black Rock, John Mackey, fondateur de Whole Food et auteur du ‘’Capitalisme Conscient’’, Richard Branson, le médiatique patron de Virgin, ou plus proche de nous, des patrons qui communiquent sur la transformation de leur groupe dans cette voie comme Jean-Dominique Senard de Michelin ou Mostafa Terrab du groupe OCP. Ces dirigeants d’un nouveau genre sont convaincus que la dimension éthique, sociale, responsable est la condition pour que la croissance puisse durer. 

Il ne s’agit plus de parler de démarches RSE ou philanthropiques. C’est bien plus poussé comme démarche. Il s’agit aujourd’hui de mettre des engagements sociétaux au cœur de son business model, c’est une condition pour aborder la croissance, la prospérité dans la durée. C’est d’ailleurs une manière de fonctionner qui pilote les plus grands groupes et également les entrepreneurs qui réussissent sur le long terme. En revanche, je pense qu’il est important de ne pas opposer le profit et la démarche citoyenne engagée des entreprises. Le monde des affaires reste concentré sur leur profit. Et c’est tant mieux. La performance financière d’une entreprise est la condition même de son existence. Mettre au cœur de sa démarche son rôle de citoyen, engagé, qui prend ses responsabilités est pour autant une nouvelle manière d’envisager la prospérité.

Qu’espérez-vous en matière de solutions à l’issue des conférences et divers workshops des Etats Généraux des entreprises et entrepreneurs citoyens ?

Ce que nous espérons tous peut se résumer en 3 points: le premier est de rédiger la Déclaration d’Essaouira, qui proposera des solutions concrètes et qui sera présentée au G20 et au Sommet de l’Union Africaine. Le deuxième est de faire prendre des engagements aux participants. Parmi les recommandations, certains décideront d’intégrer des solutions dans leur entreprise pour tester, expérimenter. Le troisième est fondamental, même s’il est plus difficilement mesurable: c’est de contribuer à la réflexion sur les actions, les mesures concrètes qui permettront aux entreprises citoyennes de passer à l’échelle, d’aller plus vite, plus massivement. Cette manière de faire du business doit être celle qui prévaut dans le monde pour résoudre les défis sociaux, environnementaux, humains auxquels nos sociétés font face aujourd’hui.

Les travaux de ces Etats généraux aboutiront à la Déclaration d’Essaouira. Hormis la présentation de cette feuille de route aux prochains sommets du G20 et de l’Union africaine, comment comptez-vous assurer la mise en oeuvre de cette feuille de route?

Nous n’assurerons pas sa mise en œuvre; nous nous engageons à proposer des actions, aux dirigeants, aux décideurs et aux acteurs de l’économie sociale et solidaire. Nous allons essayer d’être le plus concret possible pour que chacun puisse être inspiré, être convaincu que cette nouvelle manière d’engager son entreprise est possible afin que les dirigeants puissent appliquer des mesures concrètes et proposer des actions. Nous allons développer des programmes également en lien avec nos partenaires: des lieux de rendez-vous de travail, des outils digitaux pour continuer à travailler pendant l’année. Nous pensons déjà à la deuxième édition des États Généraux à Essaouira qui nous permettra de faire le bilan et les ajustements nécessaires ainsi que de nouvelles propositions.

Les différents workshops aborderont des problématiques actuelles et internationales. Cependant, aucun ne s’attarde sur le leadership féminin, pourtant en pleine émergence, notamment sur le continent africain avec de plus en plus de femmes chefs d’entreprises, à la tête de startups et de postes à responsabilité. Pourquoi ce choix ?

Nous n’avons pas souhaité en faire un sujet à part. C’est un sujet qui est permanent, constant et qui concerne toutes les thématiques. Nous l’aborderons avec des femmes engagées sur ces questions qui font partie des ateliers de travail. Je pense à Lubna Khalid Al Qasimi (UAE), ancienne ministre de la tolérance et engagée pour les femmes dans le monde arabe, Chidiog Akynyli (Nigeria) de She Roars, Aicha Ech-Enna (Maroc) de Solidarité féminine, Béatrice Gakuba (Rwanda) de Rwanda Flora, Rasha Hefzi (Arabie Saoudite), membre du conseil municipal de Djeddah, Lucia Bakulumpagi-Wamala (Ouganda) fondatrice de Bakulu Power.

Outre une programmation très axée sur la question de l’entrepreneuriat, le volet artistique sera présent et mis en avant. Comment l’art et la culture peuvent-ils s’inscrire dans la dynamique de “changement positif” dont vous faites la promotion ?

La voix des artistes une clé fondamentale pour engager. Leurs œuvres résonnent comme une évidence. Je pense aux installations de RERO qui seront à l’entrée de la Ville. Grâce à ses alliés de toujours, la Fondation Montresso et Art Azoï, deux sculptures en fer forgé de plus de 1000 kg ont été créées en quelques semaines et chacune sera posée devant les remparts. Des lettres découpées, tombées au sol. Dans les interstices, dans les espaces évidés, on peut lire des phrases dont la justesse des mots résonne avec force. Ils interpellent les citoyens et les voyageurs.

Les questions de la conférence sont données par l’artiste et sonnent dès l’entrée de la ville comme un rappel à l’ordre. JR ensuite, avec son “Inside Out Project”, a demandé aux habitants de la ville quels sont leurs rêves pour le futur. Leurs portraits sont accrochés sur les murs de la ville, les yeux fermés, on devine leurs pensées. Quelles sont les responsabilités de ceux qui décident, engagent des communautés? Des murs seront peints par Lavenderia, des rêves collectés par Constellation, l’œuvre participative présentée précédemment aux Nations unies et à Davos. Quel monde construirons-nous pour les générations futures? Les drapeaux de Sam Baron feront flotter des mots en lévitation sur des drapeaux qui s’envolent dans tous les sens des alizés changeants de la ville. Pour les faire voyager, emmener les idées vers d’autres contrées. D’Essaouira vers le monde.