30/08/2018 09h:40 CET | Actualisé 30/08/2018 09h:40 CET

Entre orthodoxie et relance, le choix cornélien de Mohamed Benchaâboun

"Le nouveau ministre ne pourra faire ni l’économie de la nécessaire pédagogie qui a tant manqué à son prédécesseur, ni s’abstenir de dévoiler et de mettre en oeuvre des réformes urgentes autour desquelles il devra articuler son action"

AIC Press/HuffPost Maroc

ÉDITO - Nommé il y a tout juste une semaine, le nouveau ministre de l’Économie et des finances, Mohamed Benchaâboun, est confronté à un trilemme, soit une “situation qui offre le choix entre trois alternatives menant à des résultats différents et dont les partis sont d’égal intérêt”. De fait, l’ancien banquier est dans une situation où il lui faut à la fois élaborer une nouvelle doctrine économique en mesure d’accélérer de manière substantielle la croissance, continuer à garantir la stabilité macroéconomique et l’orthodoxie budgétaire, tout en répondant à la feuille de route royale tracée par le discours du trône, visant à réduire la fracture sociale et à accroitre l’employabilité des jeunes. De ce fait, le manque d’ambition lui est tout simplement interdit.

Les maux structurels dont souffre l’économie marocaine sont connus de tous: hypertrophie et dysfonctionnement chronique de la commande publique, délais de paiements aberrants, étroitesse de l’assiette fiscale, prévalence de l’informel, manque d’investissement privé national, tissu de PME sclérosé et bureaucratie rampante sont les tares principales qui entravent le passage du Maroc vers l’émergence. Or, si la politique massive d’investissements dans les infrastructures entamée à l’orée des années 2000 combinée à une poursuite agressive des Investissements Directs Étrangers (IDE) a permis de maintenir un rythme de croissance moyen aux alentours des 4%, le développement économique a été nettement insuffisant sur le plan qualitatif, laissant notamment au bord du chemin les franges de la population les plus exposées: les jeunes, les femmes et les seniors.

De surcroit, l’augmentation importante des disparités - tant entre les riches et les pauvres qu’entre les territoires- conjuguée aux deux chocs conjoncturels qu’ont été la crise économique mondiale de 2008 et le “printemps arabe” ont entamé le capital le plus précieux pour une économie en transition telle que celle du Maroc: la confiance des détenteurs du capital, qui ont préféré focaliser leurs efforts sur les secteurs rentiers. Si des motifs d’espérance ont pu être entrevus avec le franc succès de l’amnistie sur les avoirs des Marocains détenus à l’étranger en 2014, la machine s’est ensuite grippée avec la montée des tensions dans les régions du “Maroc inutile”, rappelant à la communauté nationale combien le modèle économique poursuivi jusqu’à présent nécessite d’être réformé profondément, afin de donner du futur au présent.

Et c’est précisément parce que le front social est désormais à nouveau au-devant de la scène que le grand argentier du Royaume est confronté à une situation où il devra à la fois adresser les urgences du moment, tout en faisant preuve d’une capacité d’innovation et d’anticipation qui a jusqu’alors fait défaut à la majorité de ses prédécesseurs. La tâche sera d’autant plus dantesque qu’il faudra à Mohamed Benchaâboun sortir rapidement de cette discrétion de moine trappiste qu’il affectionnait tant alors qu’il était l’un des banquiers les plus puissants du Royaume. Il lui faudra désormais endosser l’habit de membre essentiel de l’exécutif dont la parole est très attendue par l’ensemble de la communauté nationale. De ce fait, il ne pourra faire ni l’économie de la nécessaire pédagogie qui a tant manqué à son prédécesseur, ni s’abstenir de dévoiler et de mettre en oeuvre des réformes urgentes autour desquelles il devra articuler son action.

Ainsi, la prochaine loi de finances 2019 devra être bien plus qu’un simple ordonnancement budgétaire, mais un véritable instrument d’irrigation de l’économie nationale qui définira si le Maroc s’engage dans une stratégie de relance ou continuera à tenter de préserver des équilibres certes rassurants pour les institutions multilatérales, mais qui ont prouvé leur inefficacité au niveau du développement.

Dans ce contexte, l’on est en droit de se demander si la lumière viendra d’un technocrate et si Mohamed Benchaâboune aura le courage de s’attaquer à des chantiers qui permettraient de retrouver de la marge de manœuvre budgétaire le temps que les réformes de temps longs – telle la mise en place du registre social unique (RSU)- produisent leur effet. Longtemps repoussée, la reprise du programme de privatisation est aujourd’hui plus que jamais nécessaire pour non seulement obtenir des ressources additionnelles mais surtout réformer des entreprises dont l’État freine le développement en étant seul détenteur de leur capital, à l’image de la RAM ou l’ONDA. Dans le même esprit, une refonte profonde du budget pour favoriser les PPP dans des secteurs ou ce mode de financement est adapté est une urgence absolue afin de déplacer certains crédits d’investissements vers les secteurs sociaux prioritaires. Enfin, le chantier de la refonte de la commande publique constitue sans aucun doute la “mère” de toutes les réformes tant le système actuel – paradoxalement au nom de la transparence- a créé un monstre de clientélisme et d’inefficacité, accroissant les rentes et altérant la confiance.

Sous le règne de Hassan II, certains des proches collaborateurs du monarque défunt avaient coutume de dire: “Au Maroc plus qu’ailleurs, ce ne sont pas les postes qui font les hommes mais les hommes qui font les postes”. Les semaines à venir seront donc décisives pour savoir dans quelle catégorie se situe le nouveau ministre de l’économie du Royaume.