TUNISIE
08/02/2019 16h:55 CET

Entre interrogations et angoisses: 2019, année charnière pour la Tunisie? S'interroge Crisis Group

L'analyse de Crisis Group sur les élections à venir...

FETHI BELAID via Getty Images

2019 est-ce une année charnière pour la Tunisie? C’est l’une des questions à laquelle Crisis Group tente de répondre dans son article datant du 4 février 2019.

Pour le think tank international, la classe politique tunisienne piétine, absorbée par ses conflits internes et la forte bipolarisation islamistes/anti-islamistes. 

Pour étayer son argumentaire, Crisis Group explique que les innombrables fissures et fractures qui touchent depuis quelques temps la direction politique du pays empêcheraient le gouvernement actuel de s’attaquer aux défis politiques et socio-économiques. 

“La transition politique en Tunisie est en difficulté” estime Crisis Group en affirmant que les espoirs de voir des mesures tangibles et concrètes pour résoudre les problèmes politiques et socio-économiques du pays commencent à s’affaiblir. 

“L’économie est dans le marasme et les dirigeants politiques sont de plus en plus divisés entre islamistes et non islamistes, tous deux en concurrence pour le contrôle des ressources de l’État” regrette l’ONG.

Une situation qui ne fait qu’enliser la crise de confiance dans l’élite politique. “Il est à craindre que le pays ne revienne sur son ouverture démocratique post-2011 avant les scrutins présidentiel et parlementaire de la fin de l’année” lance-t-elle.

 Une économie en difficulté 

“L’économie s’en sort mal” martèle l’ONG. “Le dinar tunisien s’est déprécié de plus de 40% par rapport à l’euro depuis 2016, réduisant ainsi son pouvoir d’achat, tandis que l’inflation s’élevait à 8% par an.

En conséquence, le coût de la vie a augmenté de plus de 30% depuis 2016, entraînant l’endettement des ménages. Les disparités régionales se creusent et le chômage reste dramatique. Ces facteurs combinés ont accéléré à la fois la fuite des cerveaux et la fuite des capitaux” constate-t-il.

Une polarisation au sommet

Ces troublent économiques surviennent dans un contexte politique morose, fortement marqué par une guerre froide entre le duel de l’exécutif, indique Crisis Group. 

Selon lui, la rivalité entre le président de la République, Béji Caid Essebsi, et le Chef du gouvernement Youssef Chahed a remis en surface la bipolarité entre islamistes et non-islamistes. 

Ce différend qui les oppose “a mis à nu la vieille division entre les islamistes, représentés par le mouvement Ennahdha, et les anti-islamistes, représentés par Nidaa Tounes (le parti du président), avec Chahed, dont il est issu, qui s’appuie sur la domination parlementaire du bloc islamiste pour rester en fonction”.

Reculer pour mieux sauter?

Si durant plusieurs années, Ennahdha a été sur le devant de la scène dans les différents gouvernements de coalition post-révolution, en 2016, date de l’ascension Chahed, tout a basculé.

En 2016, le parti a plutôt étendu ses tentacules dans les rouages de l’Etat et se concentre sur les régions et villes stratégiques, sans pour autant chercher à dominer au niveau central. C’est ce qu’a constaté l’ONG en précisant qu’Ennahdha a redoublé d’efforts pour renforcer son pouvoir en plaçant un nombre croissant de ses partisans à des postes de responsabilité dans l’administration, des entreprises publiques et des rouages du gouvernement dans la capitale et les gouvernorats. 

“Ce faisant, il change en sa faveur la composition des réseaux de clientélisme contrôlant les ressources de l’État et l’accès aux crédits, aux monopoles privés et aux oligopoles. Avec le temps, cela réduira inévitablement la prédominance économique du nord de la Tunisie côtier sur l’arrière-pays méridional” souligne Crisis Group.

Ennahdha gagne du terrain!

Après les élections municipales, le mouvement a réussi à renforcer son poids politique. “Le mouvement a modifié l’équilibre des forces vis-à-vis de son principal opposant et suscité des interrogations quant à l’accord tacite entre islamistes et anti-islamistes en place depuis les élections législatives et présidentielles de 2014” poursuit-il.

Et d’ajouter: “En vertu de cet accord tacite, Ennahdha avait accepté moins de pouvoirs que son poids électoral ne le laisserait supposer, avec seulement trois ministères, aucun d’eux majeur; il avait également accepté de ne pas interférer avec les réseaux de favoritisme établis”.

Ennahdha, favori des législatives 2019

En Tunisie, le fossé entre les islamistes et anti-islamistes se creuserait davantage, d’après Crisis Group. “Cela augmenterait considérablement les tensions politiques et sociales en prévision des élections législatives et présidentielles qui auront lieu plus tard cette année, ce qui pourrait s’avérer décisif pour façonner le teint politique et économique du pays au cours de la prochaine décennie”.

Et c’est le parti Ennahdha qui “reste le favori pour remporter au moins les élections législatives”, note l’ONG en ajoutant que “même si ce scénario devait passer, le pouvoir des islamistes pourrait être circonscrit”.

À ses yeux, “il devra réunir une coalition gouvernementale et, de manière optimale, accepter de nouveau de renoncer aux ministères clés et de maintenir son accord tacite avec les anti-islamistes”.

Le scénario d’un régime autocratique serait envisageable

“Si les tensions se dissipaient avant les élections, la violence pourrait entraver le processus électoral. Cela pourrait inciter le président à déclarer l’état d’urgence prévu par la constitution, mais sans contrôle constitutionnel supplémentaire, cela pourrait remettre la Tunisie sur la voie du régime autocratique” regrette le Crisis Group.

“Pour cette raison, il est essentiel que le Parlement établisse une Cour constitutionnelle, qui déciderait si l’état d’urgence peut être prolongé de trente jours après son entrée en vigueur. Le tribunal devrait avoir une composition politiquement diverse qui pourrait l’empêcher de souscrire à une telle démarche. En effet, dans ce scénario, l’absence d’une Cour constitutionnelle pourrait plonger la Tunisie dans des eaux dangereuses”.

Quel rôle pour les UE pour éviter ce dérapage? 

Étant le principal partenaire commercial du pays, l’Union Européenne aurait un rôle clé, selon Crisis Group, pour mettre la transition démocratique en Tunisie sur des rails solides et empêcher une polarisation accrue.

“L’UE a clairement intérêt de protéger la stabilité de la Tunisie, de fortifier l’un des seuls succès (sinon le seul) à résulter du printemps arabe, de freiner l’attrait du djihadisme auprès des Tunisiens et de limiter les migrations illégales vers l’Europe”.

Il s’ensuit que l’UE devrait continuer à fournir un soutien macro-économique à la Tunisie afin d’éviter que la situation ne se détériore davantage, et ce malgré le rythme décevant des réformes économiques et politiques. 

En outre, elle “devrait encourager le gouvernement à donner la priorité à la réforme de l’administration publique, à rendre plus transparentes les nominations et les transferts dans le secteur public et à introduire des règles claires régissant ses relations avec les hauts fonctionnaires de l’administration - autant de mesures qui, en réduisant le rôle du favoritisme partisan, aideraient à empêcher toute nouvelle polarisation entre islamistes et anti-islamistes”.

L’UE devrait également “encourager les partis politiques à se mettre d’accord au Parlement sur la composition de la Cour constitutionnelle, permettant ainsi sa mise en place. Et il devrait user de son influence pour contrebalancer tout effort national ou inspiré de l’extérieur visant à rétablir un régime autoritaire en subordonnant le maintien du soutien financier à la Tunisie au condition du respect de la Constitution par les pouvoirs législatif et exécutif”.

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