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02/08/2018 10h:10 CET | Actualisé 02/08/2018 10h:10 CET

Entre fermeture et ouverture: Le Néo-communautarisme dans le monde arabe postrévolutionnaire

La (re)montée en puissance des communautarismes, surtout dans les pays du Moyen-Orient, apparaît comme étant de nature à saper la légitimité du politique

AHMAD GHARABLI via Getty Images

La montée des néo-communautarismes dans le monde arabe est intimement liée à l’avancée complexe et parfois déroutante de la modernité arabe. Enfants des désillusions et des promesses mal ou non tenues, ces nouvelles solidarités ethnico-religieuses remettent en question bon nombre d’évidences jusque-là tenues pour acquises, notamment celles que les théories de sécularisation et de l’État considéraient comme allant de soi, c’est-à-dire dans le sens de la logique propre à la modernité. La persistance, voire la revitalisation du religieux et des solidarités fondées sur les liens du sang, sous ses formes traditionnelles ou renouvelées, dément effectivement le pronostic de recul progressif et inéluctable de l’emprise de la religion et des solidarités infranationales. Il n’est que d’ouvrir un journal ou de constater autour de soi le foisonnement des formes contemporaines du croire et de la religiosité, il n’est que de voir la vitalité des enclaves ethniques au cœur des villes arabes.  

Plus fondamentalement encore, la (re)montée en puissance des communautarismes, surtout dans les pays du Moyen-Orient, apparaît comme étant de nature à saper la légitimité du politique, à remettre en cause les principes sur la base desquels, avec le suffrage populaire, il avait fini par s’imposer à une partie non négligeable du monde arabe. En s’affranchissant de l’emprise des hiérarchies et des pouvoirs traditionnels, religieux, cléricaux ou tribaux, l’instance politique moderne était en effet parvenue à imposer sa prétention à incarner l’autorité, à exercer le pouvoir légitime et à libérer du même coup les individus desdites tutelles. Aussi, pour autant qu’elles mettent en cause leurs fondements, qu’elles sont susceptibles d’allumer des foyers de désordre sociopolitiques, voire de représenter une menace pour les systèmes démocratiques, ces dynamiques communautaires constituent bien un défi pour le fait politique.    

Cela étant, ces solidarités nouvelles ne sauraient être réduites à ce seul aspect, fût-ce celui que privilégie le discours politico-médiatique dominant ou qu’impose la part tragique du réel. À ne considérer que les affrontements tragiques en Irak et en Syrie, à voir les déchirures de la Libye ou du Liban, les solidarités ethnico-religieuses semblent effectivement vouées à n’engendrer que la violence. Il doit être clair cependant que cette violence n’en constitue qu’un aspect, fût-ce le plus détestable; d’autant plus détestable qu’il occulte, en le réduisant à cette seule dimension, le caractère composite d’un phénomène aux multiples visages.

Loin d’être le fait des seuls exclus du progrès et de la prospérité, les émergences néo-communautaires dans le monde arabes de ces dernières années se présentent sous des formes et dans des contextes divers, y compris celles et ceux où on les attend le moins. Les manifestations radicales de la spiritualité, la quête d’identité, l’affirmation des particularismes et des appartenances se développent préférentiellement dans les marges des sociétés des villes, certes, mais elles se rencontrent aussi en leur centre. En outre, la violence n’est pas leur seul mode d’expression, loin s’en faut. Si le communautarisme de certains milieux résulte pour une bonne part de l’échec des politiques d’intégrations menées par les États arabes postindépendance et traduit effectivement un déficit d’intégration en même temps qu’il révèle certaines résistances à l’intégration, les tentations communautaristes que l’on observe dans d’autres milieux se présentent en revanche comme un retour des mémoires et des identités échelonnées sur plusieurs générations.

Aucun de ces mouvements n’échappe à l’emprise de la modernité, quel que soit par ailleurs leurs mode d’inscription dans cette modernité: refus, résistance, accommodement, ajustement ou simplement avancée dialectique de logiques socioculturelles qui se révèlent à elles-mêmes en même temps qu’à l’observateur attentif.

Les communautarismes arabes contemporains entretiennent des liens ambigus et ambivalents avec la modernité parce qu’ils en sont les produits hybrides, produits de la tension entre, d’une part, la reconnaissance des identités collectives qui tendent à subordonner les individus à des groupes au sein desquels les conduites et les consciences individuelles sont surdéterminées par l’appartenance à une communauté (religieuse, ethnique, tribale…), et, d’autre part, la reconnaissance des valeurs universelles de la modernité, surtout l’individualisme, qui encourage les individus dans leur volonté de produire leur propre existence de façon autonome, d’exister comme sujet de leur propre trajectoire.

De même, si dans leur ensemble les néo-communautarismes arabes rejettent globalement la permissivité, le matérialisme et l’économisme, peu nombreux sont ceux qui refusent les progrès techniques et les avantages, de quelque nature qu’ils soient, qu’ils procurent. Tous les néo-communautarismes sans exception procèdent de ces contradictions, de cette tension et de cette approche sélective de la modernité. Ils en prennent et ils en laissent.  

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