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20/03/2019 10h:33 CET | Actualisé 20/03/2019 10h:34 CET

Entre État et Nation: Le retour de l’idéal type wébérien

L’État est donc l’un des instruments de la nation; par contre la nation est une construction de l’État. Les deux œuvrent simultanément.

Photo 12 via Getty Images
Photo de Max Weber.

Si on doit parler d’État en termes d’organisation politique, d’autorité et de légitimité, la nation est d’un autre ordre. Catégorie descriptive, elle est aussi la collectivité des citoyens, ensemble si particulier qu’on ne peut pas appliquer le mot de nation à la population de tous les États. La nation se définit fondatrice de l’État, comme si la nation se donnait un État au lieu d’être constituée par lui.

L’idée de nation semble ainsi plus politique que culturelle. Les États-Unis sont un cas extrême de définition proprement politique de la nation, puisque l’homogénéité culturelle des États de la côte est fut rapidement submergée par l’arrivée des immigrants venus de régions très diverses. La définition semble, en revanche, mieux adaptée là où l’État national se constitua tardivement, mais, dans ce cas aussi, la nation eut un désir d’État et la communauté est devenue nation à partir du moment où elle a réfléchi sur elle-même et a acquis la conscience d’être une société politique.  

La culture forme ainsi le soubassement idéologique de tout type de discours sur la nation. Elle est aux nations ce que les gènes sont aux individus. Mais ces nations, pour véritablement parvenir à l’âge adulte, ont besoin de naître à la vie et de grandir. C’est le rôle de l’État que de favoriser leur naissance et leur croissance, en leur donnant des frontières et un discours historique, voir métahistorique, sources de leur fierté parfois imaginée. La culture prépare donc les nations à l’existence mais ne suffit pas à faire d’un peuple une nation.

Il n’y a pas de nation véritable qui n’ait d’État: une nation peut bien sûr exister lorsqu’elle n’a pas d’État (l’Espagne avant la Reconquista ou l’Italie avant le Risorgimento), comme elle peut exister avec deux États (par exemple l’Allemagne entre 1945 et 1989). Mais elle est incomplète, inachevée, non viable par elle-même, à moins qu’elle ne soit tout simplement divisée. Pour des raisons encore plus évidentes, il n’y a pas de nation viable sans territoire, car que pourrait un État sans territoire? Certes, la nation peut spirituellement survivre sans territoire, à travers une diaspora millénaire par exemple. Elle peut aussi transcender les États-nations territoriaux à l’aide d’un pouvoir théologico-spirituel (par exemple le cas du Vatican). Mais à quelles conditions cette nation qui institue l’État est-elle possible ? Si la nation n’était que l’expression administrative et politique d’un réseau d’activités et d’échanges qui déborde le cadre de la Cité-État (Polis), elle se réduirait à une population soumise à une autorité mais qui n’aurait pas nécessairement d’unité ou de conscience nationale. On a beaucoup parlé des deux nations du Canada, bien que tous les habitants de ce pays aient la même nationalité. Comme il est toujours difficile de parler d’une nation russe au singulier. En revanche, les nations Serbe et Tchèque ont préexisté sans État, et donc sans territoire officiel, parce que leur territoire existait officieusement, en filigrane, dans les circonscriptions administratives de l’Empire Austro-hongrois. Il en fut de même de la Pologne dans l’Empire Russe ou de l’Arménie dans l’Empire Ottoman. Il faut donc un territoire, mais il faut aussi une ethnie, c’est-à-dire un peuple, si construit soit-il.

L’État est donc l’un des instruments de la nation; par contre la nation est une construction de l’État. Les deux œuvrent simultanément. Aucun n’existe sans l’autre. Lorsque la nation n’a pas d’État, c’est que seul le premier critère, celui de la culture, est présent. Donc, elle n’existe pas vraiment. Elle ne fait que préexister, à l’état de fœtus. Toute nation a donc besoin d’un État pour exister, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit un imaginaire toujours et partout construit par l’État comme le prétend, à tort, l’École constructiviste. Car l’État ne peut donner vie à la nation que si celle-ci préexiste (comme c’est le cas avec l’Égypte et l’Éthiopie). En réalité, l’État est un accoucheur et un éducateur de nation ; la nation sera ipso facto l’enfant de cet État: Ses gènes sont sa culture, ses parents sont ses élites intellectuelles qui essaient d’approfondir le sens de ces deux nations via un discours politico-historique de type nationaliste.

Selon Max Weber, les concepts de Nation et d’État sont des idéaux-types qui servent de modèle heuristique pour aborder la réalité et préciser l’originalité des cas particuliers. Construire un concept suppose donc une posture intellectuelle particulière : vouloir créer un instrument de savoir, un modèle, un idéal-type ou un type-idéal. Il ne s’agit pas seulement de réunir des traits présents dans toutes les situations, mais d’agencer dans un ensemble cohérent, les relations entre les attributs qui donnent au concept son caractère unique et universel. Le concept ne se confond pas avec un objet particulier, ni avec une somme d’objets singuliers : il permet tout à la fois d’en lire la parenté et la singularité, de les penser sur le mode général et de voir en quoi chacun échappe au paradigme. Ainsi un concept n’épuise pas le réel, ne coïncide jamais avec l’événement, le phénomène qu’il désigne. Il est toujours autre chose qu’un objet historique : d’une certaine façon il est à l’objet historique ce que la loi physique est à l’expérience. En sciences humaines et sociales, comme ailleurs, il est un instrument de pensée répondant à des besoins intellectuels, à des problématiques.

La nation est donc la figure politique du Sujet, puisque, comme toute figure du Sujet, elle associe une activité instrumentale à une identité culturelle en se constituant en espace de liberté épistémologique. Mais cette conception idéale ne se confond pleinement avec aucun des deux types de nation que nous connaissons le mieux, et qui sont chargés d’idéologie et de force mobilisatrice.

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