11/05/2018 16h:43 CET | Actualisé 11/05/2018 16h:49 CET

Entre candidat des PME et champion des grands groupes, ce que cache l’élection du patron de la CGEM

“De mémoire de CGEM, on n’avait jamais vu ça”.

AIC PRESS/Getty

ÉCONOMIE - Cette semaine, il n’est plus question que de feux de circulation dans la bouche des votants pour l’élection du futur président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). “Feu vert, feu orange, feu rouge” sont en effet les expressions qui émaillent en permanence les discussions des adhérents pour savoir qui de Salaheddine Mezouar ou de Hakim Marrakchi aurait éventuellement obtenu un adoubement pour devenir “patron des patrons”.

A mots couverts, parfois en chuchotant, mais sans jamais l’affirmer résolument, les partisans de chacun des candidats distillent les confidences invérifiables. Dans les salons casablancais comme dans les meetings, les partisans de chacun des candidats affirment tour à tour avoir obtenu le soutien d’une importante fédération ou d’un bloc d’entreprises influentes, voire d’une frange du pouvoir politique, contribuant ainsi à brouiller davantage les cartes d’une élection qui s’annonce extrêmement serrée. Ambiance. 

Noms d’oiseaux

Depuis plusieurs jours, l’élection approchant, l’on sent qu’un palier a été franchi dans la confrontation entre les deux protagonistes. Mercredi soir, le camp Marrakchi envoie des emails groupés pour dénoncer l’usage de votes par procuration. Réplique immédiate des équipes de Mezouar qui se retranchent derrière la légalité de la manœuvre. Jeudi, ce même Marrakchi, apparemment à l’offensive, effectue une intervention dans les médias pour tenter de délégitimer la candidature de Mezouar qui n’aurait pas, selon lui, la qualité de “patron” pour prétendre les diriger et fomenterai une “OPA” sur la CGEM. En face, l’on tente dans un premier temps de déminer en mettant en avant la stature de l’ancien ministre et sa dimension internationale, avant de saisir la commission de déontologie de la CGEM jeudi soir pour lui demander de s’emparer du sujet.

Ceci fait suite à de nombreux messages pas réseaux sociaux interposés ou les candidats affichent leurs soutiens et tentent de démontrer l’étendue de leurs partisans. Pourtant, tous ces éléments ne constituent que la face immergée de l’iceberg. 

En coulisses, la paranoïa ainsi que la formidable machine à rumeurs s’est installée de manière structurelle, les deux candidats et leurs alliés alternant phases d’euphorie puis de découragement. Épuisés tous deux par les déplacements et les mille avis contradictoires de leurs conseillers officiels ou officieux, les visages de Salahedinne Mezouar et de Hakim Marrakchi se ferment un peu plus chaque jour, et leurs propos en privé se font de plus en plus durs pour qualifier leur adversaire. Les noms d’oiseaux fusent et circulent, chaque mouvement stratégique de l’un ou de l’autre est interprété comme une tentative de déstabilisation ou une machination complexe où chacun croit voir une main invisible qui guiderait les pas de l’autre camp.

“De mémoire de CGEM, on n’avait jamais vu ça”, nous confie sous couvert d’anonymat l’un des dignitaires du patronat marocain, avant de poursuivre que “paradoxalement, la vigueur de la campagne peut faire du bien à l’institution, car elle contribue à démontrer que la CGEM est vivante et qu’elle est traversée par des courants de pensée divergents”. Sauf qu’en matière de programme, il est quasiment impossible de déterminer les lignes de fractures entre les deux candidats, l’élection ayant viré à un chapelet de petites phrases et d’attaques personnelles, plus personne ne s’intéressant au fond.

Marrakchi à l’offensive, Mezouar en défense

Du côté de Hakim Marrakchi, ses communicants semblent lui avoir conseillé d’être en permanence dans l’offensive vis-à-vis de son adversaire, tout en déroulant une rhétorique visant à pointer du doigt les blocages administratifs subis par les petits entrepreneurs. L’objectif poursuivi est clair: continuer à pilonner Mezouar en lui faisant un procès en illégitimité, et tenter de rassembler les voix des petits entrepreneurs, ceux qui sont les plus sensibles à l’argumentation ciblant les lourdeurs administratives comme entraves à l’entreprenariat.

En creux, cette stratégie sonne également comme un aveu de faiblesse vis-à-vis des puissantes fédérations et des grands groupes, qui semblent pour la majorité d’entre eux acquis à la candidature de Mezouar, en qui ils voient l’homme capable de les soutenir dans leur offensive internationale en direction de l’Afrique et dans les négociations avec l’espace CEDEAO.

Le candidat des PME face à celui des grands groupes?

Et ce clivage entre le candidat des “PME et de l’entrepreneur” que serait Marrakchi et celui des “grands groupes et des fédérations” incarné par Mezouar semble avoir été bien compris par ce dernier, qui a choisi de concentrer ses efforts sur les actions de lobbying discrètes afin de bétonner les votes et de ne pas hausser le ton face à son adversaire.

D’où la stratégie agressive de récolte de procurations, qui lui permet de mettre en ordre de marche les grandes entreprises et leurs filiales et de sécuriser des votes qui pourraient devenir aléatoires à la veille du scrutin. À ce titre, une image affichée sur les réseaux sociaux par l’ancien directeur général de Saham Assurances, Mehdi Tazi, illustre bien la dimension réseaux que Mezouar souhaite véhiculer auprès des grands groupes. On y voit l’ancien ministre en réunion de travail un dimanche, en bras de chemise. Auprès de lui, son colistier Fayçal Mekouar, l’entrepreneur Karim Amor, et surtout le très influent communicant Chakir Fassi-Fihri, patron de l’agence Saga, inamovible prestataire de quelques-uns des plus grands groupes du pays incluant nombre de filiales de la holding royale SNI. 

A ce stade, et au vu des évolutions récentes, nul ne peut dire qui s’installera dans le fauteuil de Miriem Bensaleh-Chaqroun le 22 mai prochain, même si les équipes de chaque candidat s’échinent à sortir les calculettes pour compter leurs soutiens. En effet, il subsiste au sein de la CGEM un grand nombre d’adhérents qui se détermineront à la dernière minute, et qui attendent de voir comment se dérouleront les dix jours à venir. Dans ce cadre, la semaine à venir sera déterminante pour chacun des candidats afin de mobiliser ce réservoir d’indécis qui fera vraisemblablement la différence...