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22/11/2018 21h:20 CET | Actualisé 22/11/2018 21h:20 CET

Ennahdha ou l’art de dévorer ses adversaires comme la veuve noire dévore son mâle

Qu’en est-il aujourd’hui des partis politiques avec lesquels Ennahdha a convolé en justes noces? Ils sont en lambeaux, réduits à l’état de ruines fumantes et de vestiges anonymes.

FETHI BELAID via Getty Images

Les dernières déclarations de Rached Ghannouchi  illustrent, on ne peut plus clairement, la nature mortifère du parti Ennahdha. Un parti peu fiable avec qui toute association ne peut-être que périlleuse quand elle n’est pas suicidaire.

Qu’avait donc déclaré Rached Ghannouchi sous la coupole du parlement face aux députés de son parti, le samedi 17 novembre? Qu’il existe des ministres corrompus et incompétents au sein du gouvernement de Youssef Chahed 2, lesquels, grâce au parti Ennahdha et la levée de son veto, n’ont pas été reconduit lors du dernier remaniement ministériel. Et d’ajouter que le parti Ennahdha, bien que capable d’obtenir la majorité des maroquins, s’est seulement contenté de neuf portefeuilles ministériels, et ce, de peur d’être taxé d’hégémonique. Des déclarations lancées en l’air, d’une manière fortuite, sans fondements aucuns puisqu’elles n’ont pas été étayées ni par la révélation des noms de ces ministres  présumés corrompus, ni par des informations précises et sérieuses sur les dossiers de corruption en question.

Outre les propos narcissiques à la limite de l’indécence, les fausses et tendancieuses allégations sous forme de dénonciation ont poussé, après avoir provoqué un terrible tollé, quelques ministres sortants de porter plainte contre leur auteur et ont aussi obligé ce dernier de se raviser et même de leur présenter ses excuses.

Hélas, ce n’est pas la première fois que les islamistes tirent à boulets rouge contre leurs partenaires et leurs compagnons de route. Grisés par l’ivresse du pouvoir, ils soufflent le chaud et le froid, font et défont les alliances. À eux seuls, ils constituent le pivot autour duquel tout s’articule et tout s’organise.

Et pour cause, depuis la chute de la dictature de Ben Ali, le parti islamiste est devenu un véritable paratonnerre aimantant plusieurs sensibilités politiques à la fois. On tourne autour de lui comme des papillons autour du feu. Sa force il l’avait puisée dans ce mythe qu’il avait doctement et soigneusement fabriqué de toute pièce et auquel beaucoup ont cru, celui des mains propres. Un mythe porté haut comme un étendard, et grâce auquel les islamistes avaient réussi à ratisser large et à prendre du poids politique, surtout lors des premières élections de 2011.

Malheureusement ces mains ont vite cessé d’être propres et ont été progressivement souillées par l’exercice du pouvoir et son corollaire la tentation des privilèges et des faveurs. Rappelez-vous les indemnités à coup de milliards de dinars que les islamistes se sont autorisés. Rappelez-vous  ces milliers d’individus qu’ils ont embauchés et avec lesquels ils ont noyé l’administration tunisienne, plombant ainsi l’économie nationale pour plusieurs années à venir. Rappelez-vous ces contrats juteux concédés à la Turquie, et qui ont fini par damer le pion à nos entreprises nationales, etc.

Ce parti politique qui avait exploité à mauvais escient la bonne foi et la crédulité d’une bonne partie de nos citoyens s’est toujours comporté en caméléon, ayant usé de plusieurs stratagèmes, et ce, au gré des contingences politiques, soient-elles locales, régionales ou internationales. Pire encore, en passant maître dans l’art du camouflage, il a toujours refusé de mener la barque tout seul et s’est  dissimulé derrière des écrans de fumée pour mieux cacher son dessein, celui d’une Tunisie, enchâssée dans son carcan identitaire et religieux, de surcroit  repliée sur elle même. C’est ainsi qu’il s’est échiné à s’associer avec diverses formations politiques à mille lieues de ses convictions idéologiques, qu’il a, dans un premier temps, vitrifiés, puis, trucidés et dévorés après s’en être bel et bien servi. Un scénario macabre qui n’a pas fini de se réitérer depuis 2011, lequel éveille en nous l’image de la veuve noire, cette horrible araignée, qui après s’être accouplée avec son mâle le tue sur le champ.

Qu’en est-il aujourd’hui des partis politiques avec lesquels Ennahdha a convolé en justes noces? Ils sont en lambeaux, réduits à l’état de ruines fumantes et de vestiges anonymes. Ou est donc passé Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar? Qu’est-il advenu du congrès pour la République de Moncef Marzouki? Dans quel état se trouve aujourd’hui Nidaa Tounes? Ils ont tous été vidés de leur sève. Qu’en sera-t-il demain du nouveau parti qui sera composé par l’actuel Chef du gouvernement, Youssef Chahed? Qu’en sera-t-il du parti Machrou tounes de Mohssen Marzouk ou d’El Moubadara de Kamel Morjane? L’avenir nous révélera tôt ou tard ses secrets.

Alors pourquoi nos politiques n’ont pas tiré les leçons du passé? Pourquoi continue-t-on à commettre les mêmes erreurs, celles de ne pas faire cavalier seul et de ne pas oser assumer ses propres choix politiques? La seule explication plausible réside dans cet amour excessif du pouvoir et dans la hâte d’y accéder par tous les moyens.

Force est de souligner que le parti islamiste, bien que minoritaire, continue, eu égard à son poids politique, de tenir la dragée haute à tous ses adversaires. Sa robustesse face à des partis de plus en plus fragilisés par la guéguerre des égos de leurs chefs de file constitue le seul gage de sa pérennité. Aux allures d’une secte, le parti Ennahdha fait régner une discipline on ne peut plus rigoureuse, laquelle privilégie la soumission au débat et à la contestation. Il est rare qu’on puisse discuter les décisions du maître ou du gourou. On se doit tout simplement de lui obéir. L’individu ne compte pas par lui-même, c’est dans la communauté qu’il doit se fondre, la leur, celle des “musulmans vrais et authentiques”. Une solidité à toute épreuve, leur ayant permis de jouer le rôle d’un faire-valoir. La députée du bloc parlementaire de la Coalition nationale, Leila chettaoui, l’a avoué elle-même: “on ne peut se passer des islamistes pour former un gouvernement”. Un passage obligé pour toute accession au pouvoir que sont devenus les islamistes avait-elle l’air de dire lors d’un passage télévisé. Mais ce que la députée feint d’ignorer c’est qu’Ennahdha constitue désormais un chemin de traverse pour celles et ceux avides de pouvoir, d’honneur et de prébendes. Cependant ce court chemin n’est en fin de compte qu’un miroir aux alouettes ayant précipité jusqu’à un passé très récent, plus d’un dans le gouffre insondable, celui de la débâcle politique et duquel il a été difficile de se remettre. Car jusqu’aujourd’hui nul n’est sorti gagnant de cette maléfique et trompeuse unité, tous se sont cassé la figure et seuls “les défenseurs d’Allah” ont crié victoire.

Enfin, cette toute petite et modeste expérience démocratique qu’est la nôtre et qui s’est étalée sur ces huit dernières années semble nous avoir éclairé qu’en politique il n’y a point de miracle, seul la force de nos convictions, l’intelligence de nos ambitions et l’étique de nos choix payent et payeront toujours. Alors à quand un Jean-Pierre Chevenement, une Christiane Taubira ou un Nicolas Hulot dans les rangs de nos politiques. Ces trois ministres français ont sacrifié leur carrière sur l’autel de leurs convictions fortes et inébranlables. Lesquelles convictions confèrent à la démocratie le brio et le relief dont elle a toujours besoin et qui font en sorte qu’elle puisse trancher inexorablement avec la dictature et tourner résolument le dos à l’anarchie.

 

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