TUNISIE
04/07/2018 16h:06 CET | Actualisé 04/07/2018 17h:37 CET

Engagement, immigration, littérature: À la rencontre d'Iman Bassalah, auteure franco-tunisienne à succès de l'autre côté de la Méditerranée

"La France est aussi un pays où la chance peut encore se trouver".

Nicolas Fauque

Journaliste et auteure franco-tunisienne -elle refuse le terme écrivain- , Iman Bassalah s’est fait un nom de l’autre côté de la Méditerranée grâce à ces romans, souvent inspirés de sa vie.

Fille d’immigrants, elle connaitra de nombreuses embûches sur son chemin, qui feront d’elle une femme plus forte. Présents en filigranes dans ses romans, ses histoires, son histoire, racontent la vie et ses expériences.

De “Profs academy” qui dépeint la réalité amère de l’éducation nationale française en passant par “Hôtel Miranda” ou encore “La vie sexuelle de écrivains”, véritable plongée dans l’intimité des plus grands auteurs, Iman Bassalah se livre au HuffPost Tunisie. Interview.

HuffPost Tunisie: Si vous pouvez vous présenter à nos lecteurs, qui êtes-vous Iman Bassalah? Quel a été votre parcours?

Iman Bassalah: Après “Je ne sais pas”, je suis toujours tentée de répondre à cette question par ces vers de Saint-John Perse:

“J’habiterai mon nom”, fut ta réponse aux questionnaires du port.

Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire, (...)

Mais je ne me dérobe pas... Je suis née en 1975 en Tunisie, à Sousse, dans un hôpital de bord de mer qui n’existe plus (enfin ce fut longtemps la version rêveuse de ma mère qui me dit maintenant: “c’était en ville, pas loin du Magasin général”), et une ville que je n’ai visitée qu’une fois dans ma vie.

Mes parents vivaient déjà en France, mais ma mère n’avait pas encore ses papiers. Elle a préféré accoucher près des siens plutôt que de risquer des complications administratives à l’hôpital. Je ne sais pas jusqu’où elle se faisait des films... Pour une autre raison documentaire, mon père n’a pu venir me rencontrer que quelques mois après. J’insiste sur ce fait originel qui peut sembler anodin, parce qu’il m’a donné la particularité de naître en Tunisie, d’en sentir la présence, le caractère potentiellement divisant, l’inquiétude de la légitimité des deux côtés de la Méditerranée... Et de ne pas connaître d’emblée en France le droit du sol. Mais aussi parce qu’au couchant de leur vie, mes parents vivent aujourd’hui des destins devenus certes volontaires, mais inverses: ma mère a du mal à mettre les pieds en Tunisie, mon père ressent les plus grandes difficultés à se sentir bien en France où il ne vit plus.

Moi dans tout ça? Fille d’immigrés à la fois fous et stables, venus connaître un peu de la richesse française et finissant leur trajectoire sans doute encore moins pourvus qu’à leur arrivée. Parents curieux, trop tôt privés d’école, qui lisent tout ce qui leur tombe sous la main, parfois sans en comprendre une ligne, achètent des livres aux enfants, emmènent aux musées et aux bibliothèques. Une mère qui choisit de divorcer après s’être mariée plus tard que les autres, alors que sa propre mère était déjà l’esclave d’un mari et d’une belle-famille à treize ans, et qui donnera à sa fille la liberté.

Ma fusion avec les livres, de bons résultats scolaires qui permettent d’étudier les lettres aux bons endroits, puis une vie parisienne feront le reste. Je crois très fort à l’environnement favorable. Enfin, j’ai très tôt écrit. À l’école, mes instituteurs en complimentaient ma mère qui me disait à son tour: “Toi, je te vois dans les écritures”. Comme je ne suis pas une sainte, la formulation est singulière!

Une grande majorité des livres que vous avez publiés ont été un grand succès, comment l’expliquez-vous?

Le succès d’un livre est quelque chose de magique et d’improbable, c’est comme la recherche de la pépite dans la ruée vers l’or. Ce n’est pas pour rien que la figure de l’alchimiste ou du chercheur d’or sillonne la littérature, ou que le Klondike Gold Rush fut l’une des aventures décisives de la vie littéraire de Jack London. Le matériel est sommaire, ici une pioche et une bassine, là un cahier et un stylo peuvent suffire à travailler la matière pour atteindre les étoiles...

Pourquoi certains de mes livres ont-il connu le succès? Je ne peux y répondre que selon des intuitions... Il me semble que ces livres ont répondu à une nécessité, ou plutôt à un appel intérieur au moment où je les ai écrits, comme pour survivre à un sentiment d’oppression.

Pour Hôtel Miranda par exemple, roman paru en 2012 aux éditions Calmann-Lévy, tout a commencé alors que je traversais la place de la République à Paris, un samedi de janvier 2011. Le drapeau tunisien recouvrait la Statue, et soudain je ne savais plus où j’étais, ni même, qui j’étais. Je suis sensible aux symboles étatiques, j’ai fréquenté des écoles où le panneau “Liberté, Egalité, Fraternité” surplombait la vaste porte. Un drapeau marque le triomphe, l’amitié, comme la guerre ou le deuil, en tout cas il veut toujours dire la patrie. Nous réalisons cette interview ici à la Résidence de France, à la Marsa, et quand je lève les yeux vers le drapeau français qui surplombe ce patio beylical et s’agite avec majesté, je frémis de reconnaissance. Je me lèverais presque la nuit pour le regarder...

Ce drapeau tunisien que je rencontrais place de la République me faisait frémir aussi, mais parce qu’arrivé dans ce pays qui était devenu le mien, la France, il me barrait littéralement le passage pour m’obliger à le regarder vraiment en face, et non plus comme un autre côté de moi-même. La question qui me traversait l’esprit depuis toujours était de savoir comment aurais-je grandi, écrit, aimé, pensé, souffert... si mes parents n’avaient pas fait le choix de partir, si j’étais restée entièrement tunisienne. Je vivais avec ce double parfois persécutant dans un coin de ma tête.

Nicolas Fauque

 

Ecrire un roman où se croisaient le destin de deux femmes en fuite, Selma et Louise, l’une tunisienne, l’autre française, m’a permis de coucher des troubles, des joies et des sensations sur le papier, de vivre une révolution plus personnelle qu’historique.

Toutefois, je ne suis pas naïve sur cette idée de livre nécessaire qui rejoindrait son public juste par sa sincérité. J’ai travaillé dans l’édition où j’ai aussi écrit en tant que nègre, j’ai connu la question du poids du livre en tant que marchandise, et eu à réfléchir à ce qui pouvait avoir une chance de marcher. À tout l’arsenal qu’il faut pour ça, même si parfois des livres produisent l’étincelle avec trois fois rien.

Je lis de tout et ne méprise jamais un succès dit “populaire”, car il veut dire que son auteur a su toucher une fibre humaine, peu importe laquelle. J’ai la chance d’être aimée, peut-être parce que je lutte pour, tout en n’occultant pas la dimension “air du temps” des choses, ne jamais être là où l’on m’attend?

Enfin, si j’ai eu le bonheur d’être publiée et reconnue pour mes livres, j’ai aussi mes romans du tiroir, ceux qui n’ont pas été publiés et qui m’attristent parce que je les aime. Ceux pour lesquels on n’a pas imaginé de succès. 

Comment qualifierez-vous votre style? Dans “Profs Academy”, vous faites le parallèle avec la télé-réalité, peut-on dire que dans vos livres, vous vous inscrivez dans la litté-réalité, notamment avec “La Vie sexuelle des écrivains”?

J’essaie toujours de divertir et de rester plus lumineuse que brillante. Je tente. Souriante en somme, c’est mon côté tunisienne. L’intime m’intéresse comme une matière première, une olive qu’on détrite.

Les livres que vous citez sont des “docufictions”, ils partent de faits réels et nécessitent des enquêtes profondes et denses, qui, ensuite, sont écrémées et romancées. Je ne peux pas dire que j’ai un style, mais que j’en ai plusieurs, je peux passer d’un style très universitaire à quelque chose qui rejoint la “chick lit” sans problème. Je pense que cette faculté, qui peut sembler une qualité, est en réalité une immaturité littéraire, une quête de soi non aboutie. À moins qu’il ne s’agisse de dédoublement?

Antoine Compagnon, un éminent spécialiste de Proust que j’ai connu, donnait cette définition: ”écrire c’est jeter ce trop plein de moi”, c’est-à-dire que les personnes qui écrivent cohabiteraient plus que les autres avec divers personnages en eux... Ne pas les jeter dehors, c’est risquer de périr écrasé par sa propre foule!

Pour moi, je ne suis pas encore écrivain, je suis tout juste auteur. C’est moins noble, mais peut-être qu’on dort mieux la nuit comme ça.

D’ailleurs, comment vous est venue l’idée d’un tel livre qui a fait sensation? D’autres déclinaisons sont-elles possibles, envisageables, en cours?

“La Vie sexuelle des écrivains” est à la fois le fruit d’une longue réflexion et celle d’une troisième rencontre avec un éditeur, Gilles Bouley-Franchitti, avec lequel j’avais déjà travaillé sur deux autres livres: “Les femmes au miel et autres histoires joyeuses de l’immigration”, paru chez Michalon en 2009, et ”À la plage”, paru chez Balland en 2012, co-écrit avec Pauline Baer et préfacé par Olivier Poivre d’Arvor, écrivain dont le statut de diplomate ne devrait pas faire oublier au public le grand talent littéraire...

Il y a eu cette citation de Duras, que j’ai soulignée dans la Passion suspendue, livre offert par le père de mon fils: “Ce nʼest pas le sexe - ce que les gens sont dans une espèce de décoloration sensuelle - qui m’intéresse. C’est ce qui se trouve à l’origine de l’érotisme, le désir. Ce qu’on ne peut, peut-être qu’on ne doit pas, apaiser avec le sexe. Le désir est une activité latente et en cela il ressemble à l’écriture: on désire comme on écrit, toujours”.

La réflexion sur le rapport de la vie intime avec la construction de l’oeuvre, - et je mets dans “vie intime” tout ce qui, prosaïque, touche aussi à la domesticité, aux moyens mis en oeuvre pour la subsistance physique, quotidienne et administrative -, ce qu’elle peut apporter ou encore retirer à l’oeuvre, je l’ai commencée dans un essai universitaire intitulé L’artiste, la femme et l’oeuvre au XIX ème siècle, une période qui fut intense sur cette interrogation: que et qui sacrifier à l’autel de l’art?

La crainte de l’impuissance artistique co-existait avec celle de l’impuissance sexuelle (Les frères Goncourt écrivaient: “Nous ne savons plus coucher avec une femme”), et avec celle de l’effroi (peur de l’engloutissement).

Ce livre a fait sensation, mais ce n’était pas un livre à sensation dans le sens où la sexualité permettait d’entrer au-delà du lit des écrivains : dans leur imaginaire et les peurs qu’ils enfouissent sous leurs oreillers. Avec, en tête, celle de ne pas être aimé. Proust répond lui-même au questionnaire qui porte aujourd’hui son nom: “Le pays où je désirerais vivre. - Celui où certaines choses que je voudrais se réaliseraient comme par un enchantement et où les tendresses seraient toujours partagées”.

Nous avons songé à une suite, et à une adaptation documentaire, mais je suis du genre à clore le chapitre après la fin d’un livre, à vouloir changer d’univers. J’ai un problème monumental de concentration, c’est encore un miracle que j’arrive à me plonger en vase clos dans un ouvrage quelques mois sans dévier de ma trajectoire. Pour l’heure je me sens encore livrée aux quatre vents dans mes inspirations, trop de choses m’appellent. Je construis des livres de façon presque impulsive, mais pas encore véritablement une oeuvre.

Derrière vos livres, se cache un engagement de tous les jours et dans différents domaines. La littérature ne doit-elle être qu’engagée selon vous?

“Ecrivain public” n’est-il pas le premier métier des enfants d’immigrés? Le premier qui maîtrise la langue est envoyé en messager à l’administration, je l’ai vécu comme d’autres et j’en ai tiré une nouvelle ainsi intitulée, dans “Les femmes au miel et autres histoires joyeuses de l’immigration”.

C’est drôle d’ailleurs, quand j’ai donné ce livre-là à mon père, il n’a pas voulu que je le lui dédicace, pour ne pas le “salir”, et ma mère a lu le texte comme une fillette, à voix haute, en distinguant chaque mot, ce qui m’a terriblement émue...

J’ai un engagement quotidien de proximité, encore aujourd’hui, en aidant des gens et des associations, notamment sur les thèmes de l’accès aux livres, à l’administration et à l’alphabétisation, mais je m’en veux de ne pas profiter de mon petit promontoire pour agir à plus grande échelle, de ne pas investir plus la sphère politique par exemple. Sans doute pour rester debout moi-même face à des torrents qui me dépassent.

L’engagement dans les livres, toujours moribond et insuffisant s’il n’est pas accompagné d’action sur le terrain, je le fais sans y penser. Pour reprendre l’exemple de la “Vie sexuelle des écrivains”, j’ai choisi par exemple exprès des auteurs francophones ayant des histoires et des pratiques sexuelles différentes les uns des autres (quatre femmes, Madame de La Fayette, George Sand, Colette et Duras, et quatre hommes, La Fontaine, Hugo, Proust et Simenon), vivant dans des époques diverses aussi, même si elles sont parfois proches, qui permettent de raconter l’évolution des moeurs, des séductions, de la médecine et de l’hygiène, des croyances et superstitions sur la sexualité et de la proximité du fait sexuel avec les mouvements de l’âme.

Je ne me dis pas que je vais faire des livres engagés, mais je le constate a posteriori. Mon premier livre publié en Tunisie, par une maison d’édition tunisienne, à paraître hiver 2018 aux éditions Lalla Hadria (maison qui a édité le très remarquable Djerbahood) est un beau livre de textes et de photos (par Nicolas Fauqué) sur l’île de Djerba telle qu’elle n’apparaîtra bientôt plus si les choses continuent ainsi. Parce qu’il est important qu’au-delà de la montagne de détritus et de la vassalité touristique de l’île, ses enfants puissent dire, comme Simone de Beauvoir la visitant, “l’île méritait sa légende”.

Enfin, paradoxalement, il peut y avoir un refus d’écrire des livres engagés pour moi, quand on cherche à me dicter mes engagements. Je refuse par exemple d’écrire sur des sujets marqués “problèmes arabes de France”, ce qui inclut aujourd’hui la radicalisation, comme plusieurs maisons d’édition me l’ont demandé, juste parce que je suis supposée pouvoir le faire au nom de mes origines. D’autres sont plus doués que moi pour ça, je serais une imposture si je parlais en spécialiste. Quand j’écris sur l’immigration, c’est que le sujet s’est imposé à moi. Aucun engagement n’est obligatoire en littérature, autrement, elle devient autre chose.

Vous êtes issue de l’immigration et avez traversé de nombreuses galères. Mais malgré tout, vous avez réussi. Quel message donneriez-vous à ces jeunes issus de l’immigration qui aujourd’hui traversent des situations difficiles en France? 

La notion de réussite est relative, mais disons que j’ai, quelque part, réussi à “habiter mon nom”. À faire qu’il ait ici une résonance... Ce qui a été complexe, pour la génération d’enfants d’immigrés dont je fais partie, c’est que nous avons grandi dans le bercement du chant de l’égalité des chances. En somme, on nous disait: “travaille-bien à l’école et tu perceras”, ce qui a créé bien des drames ensuite pour beaucoup de ceux qui se sont acharnés à remplir toutes les cases dans des situations de vie parfois très adverse. Surtout pour les métiers non techniques et à fort besoin relationnel, on ne savait pas, - ou on feignait de l’ignorer pour gagner du temps sur le désespoir -, qu’il y avait bien d’autres lois sociales qui régissaient l’accès à des postes-clés etc.

Et quant à ceux qui tôt ont décroché, les malheureux, ils ont eu l’inconscience d’avancer sans filet dans une société qui leur ferait encore moins de cadeaux qu’à ses propres ouailles. Pour la génération qui est là aujourd’hui, il me semble qu’elle est moins naïve, mais que ça va aussi avec moins d’énergie et de créativité, plus de volonté à rester moyen dans les rangs, ou, au contraire, de se cantonner à la marge. Les deux effets essaiment d’une même peur, souvent.

Je ne suis pas un exemple, dans le sens où j’ai pris des risques qui auraient pu me laisser sur le carreau. J’ai notamment beaucoup démissionné dans ma vie professionnelle... Et connu des moments d’intense souffrance morale. Je pense qu’il faut avoir conscience que l’immigré, le dernier arrivé sur une terre, est forcément le moins bien servi, de même que le dernier arrivé au restaurant finalement. Qu’il faut donc qu’il joue des coudes et combatte, existe et travaille encore plus que les autres, qu’il ne s’endorme pas et ne baisse pas sa vigilance, car la France est aussi un pays où la chance peut encore se trouver.

De mon expérience d’enseignante en français, j’ai été triste de constater l’apparente nonchalance de certains jeunes à saccager leur avenir. Le manque de vision ne pardonne presque pas, et leurs parents ne peuvent pas toujours l’avoir pour eux. L’expérience française pour un immigré peut aussi être très rude et brutale, c’est vrai.

Ce que je dis sur la “chance” n’est aucunement un encouragement à la migration clandestine. Un homme qui arrive seul ici, sans rien ni personne en vue, que peut-il devenir? Pour citer encore Saint-John Perse que j’adore, je dis à cet homme que pourtant je comprends: “Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil les Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre...”. Mais ça, c’est seulement de la poésie. Si j’avais été à sa place, l’aurais-je rejoint, ce harraga, comme mon héroïne Selma dans Hôtel Miranda, sur une embarcation de fortune?

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