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25/01/2019 17h:29 CET | Actualisé 25/01/2019 17h:49 CET

BLOG - En Algérie, TikTok rend ministres et journaux toc-toc

JOEL SAGET via Getty Images

La glorieuse Une du journal El Khabar du vendredi 25 janvier nous interpelle face à un danger périlleux. « TikTok : Un monde sans contrôle ni surveillance », une application mobile où « des enfants et des adolescents chantent et dansent ». Une terreur sans nom qu’il faut contrôler, apparemment.

Qui sont ces jeunes qui osent s’amuser sur TikTok sans demander une autorisation au commissariat de leur quartier? D’où leur vient cette triste insolence de faire ce qu’ils veulent, contrairement au bon vieux temps lorsque El Khabar et la presse indépendante n’existaient pas ?

Avant ce quotidien icône de la liberté d’expression en Algérie, le ministère de l’Education a lui aussi alerté l’opinion face à la nouvelle menace venue de l’est. Les utilisateurs du réseau social chinois y exercent des « attitudes incorrectes et immorales » selon le département de Mme Benghabrit. Atterrant.

Face à ces alertes, j’ai décidé donc de voir par moi-même cette abjecte plateforme où plus de 500 millions d’utilisateurs à travers le monde créent et partagent de courtes vidéos. Et je découvre que l’application est très populaire en Algérie, que des milliers de personnes y publient des vidéos d’eux-mêmes en train de danser, de chanter, de raconter des blagues, de s’amuser. Des ouvriers qualifiés y vantent leurs techniques impressionnantes, etc.

Survivant tant bien que mal à cet horrible spectacle de la joie de la bonne humeur chez mes concitoyens du TikTok, quelle fut ma réassurance quand de retour à la palpitante actualité de la présidentielle, je découvre qu’un parti n’a pas encore décidé quoi faire et qu’un candidat ne se présentera pas si l’autre candidat y va.

Mais il y a aussi et visiblement ceux dont la vue de jeunes femmes qui dansent sur TikTok titille l’instinct de censeur, et une mauvaise langue serait tentée de leur dire de déménager à Pyongyang où ils trouveront chaussettes à leurs ciseaux, mais qui nous protégera dans ce cas du « libertinage » (المجون) que El Khabar a pris soin d’ajouter à sa Une ?

Conclusion? Le ministère a eu raison de prévenir contre les mauvaises utilisations qui pourraient exposer des mineurs à des utilisateurs malveillants. Mais ça s’applique à tous les réseaux sociaux où on trouve de tout, comme sur TikTok.

Chanter, danser, s’amuser, montrer des talents ou juste faire l’idiot. TikTok attire des Algériens jeunes d’âge ou d’esprit, et ils y sont en phase avec leur époque. C’est l’antithèse de la mascarade électorale hors du temps qui se profile et qui les intéresse peu. Au fond, c’est ce que les censeurs leurs reprochent. Car les bien-pensants de l’Algérie immobile aiment inventer régulièrement des ennemis insaisissables en pensant que cela servira de tachghil echabab et chouyiab.