MAROC
23/03/2019 16h:30 CET | Actualisé 25/03/2019 11h:05 CET

En 1950, le voyage incognito d'un futur pape au Maroc

Les pérégrinations du futur Jean XXIII "ont suscité quelques inquiétudes".

GETTY/ARCHIVES

HISTOIRE - Le pape François se rendra le 30 et 31 mars prochain à Rabat où il donnera, entre autres, une messe ouverte à tous le dimanche. Une visite historique qui intervient 34 ans après celle du pape Jean-Paul II, venu au Maroc en 1985, où il avait rencontré le roi Hassan II.

Si cette visite officielle est restée gravée dans les mémoires - c’était la première fois qu’un pape était reçu par un chef d’Etat musulman - une autre visite d’un futur pape est quant à elle passée inaperçue. Et pour cause.

Dans un article paru le 21 mars dans le quotidien italien La Stampa, Marco Roncalli, journaliste et petit-neveu du pape Jean XXIII, raconte le long périple effectué incognito en 1950 par Angelo Giuseppe Roncalli, futur pape Jean XXIII (1958-1963), dans plusieurs pays du Maghreb dont le Maroc. Le royaume n’avait pas encore obtenu son indépendance, et les contacts entre l’église catholique et les représentants musulmans étaient rares.

Un tour du Maghreb

Huit ans avant d’être élu pape, le futur Jean XXIII, alors nonce apostolique (ambassadeur du Vatican) à Paris, effectue un voyage de près d’un mois en Afrique du Nord. Parti de Marseille le 18 mars 1950 pour présider des célébrations en Algérie et en Tunisie, il se rend ensuite au Maroc où il découvre Oujda, Fès, Marrakech, Meknès, Casablanca, Rabat, Tanger et Tétouan, avant de prendre un bateau depuis l’enclave espagnole de Ceuta le 15 avril pour regagner l’Espagne puis la France.

“Ces pérégrinations ont suscité quelques inquiétudes dans la mesure où il se rendait dans deux pays, la Tunisie et le Maroc, protectorats situés en dehors du territoire sur lequel s’étendait la juridiction de la nonciature de Paris”, indique La Stampa. “Quoi qu’il en soit, Roncalli a été bien accueilli partout, même s’il a traversé le Maroc en tant que simple citoyen pour éviter des incidents diplomatiques”, souligne le journal.

Pendant ces quatre semaines de voyage au Maghreb, le futur pape a rédigé plusieurs notes et écrit des lettres à ses amis et à sa famille, permettant d’en savoir un peu plus sur sa découverte d’une région qui lui était jusque-là inconnue. 

“C’est un véritable paradis terrestre au printemps”

Dans une lettre envoyée après son voyage à sa famille, il fait notamment une référence au Maroc: ”À partir du 10 avril, je suis entré à titre privé au Maroc, un pays que je pensais être aride et brûlé; en fait, c’est un véritable paradis terrestre au printemps. J’y ai visité toutes les villes sacrées du mahométisme (nom employé à cette époque pour désigner l’islam, ndlr), les endroits où les Maures ont jadis asservi les chrétiens: Fès, Marrakech, Merkez (sic), Casa Blanca (sic), Rabat, etc. Puis Tanger, Tétouan, Ceuta. (...) De là j’ai passé la mer à Gibraltar et traversé l’Espagne (...); puis j’ai passé la frontière française. (...) J’ai été reçu avec grand honneur, décorations, discours, toasts (...). Souvent, ceux qui me félicitaient étaient des Juifs; les Arabes, qui représentent une grande partie des habitants de l’Afrique, sont eux aussi respectueux”, écrit-il.

Alors que l’ancien Code de droit canonique qui régissait l’Eglise catholique latine, en vigueur depuis 1917, qualifiait encore les croyants des autres religions d’“infidèles”, Roncalli savait que, depuis 1938, une commission du Vatican travaillait sur ces questions de relations entre les différentes religions, dans le but de renforcer la compréhension mutuelle, rappelle La Stampa

Le futur pape est entré au Maroc par Oujda, à l’est du pays. “Là, j’ai déjeuné et continué un voyage un peu long dans les montagnes jusqu’à Fès”, la “ville sainte” du Maroc. Il donne ainsi quelques détails sur sa visite des “quartiers les plus humbles et les plus compliqués des pauvres gens qui travaillent“ et du centre de la ville, “sans pouvoir néanmoins entrer dans les grandes mosquées, qui ne peuvent d’ailleurs pas être comparées aux mosquées turques d’Istanbul et d’ailleurs”.

“Des champs, des oliviers, des fleurs. Des ruines très intéressantes”

Le 12, le voyage continue: “De Fès à Casablanca. Une magnifique route de nature: des champs, des oliviers, des fleurs et des fleurs. Des ruines très intéressantes. Rome, là, face à l’Atlantique. Puis visite de Moulay Idriss: la ville du fondateur du mahométisme au Maroc. Je n’ai rien vu de plus caractéristique et de plus fermé, les maisons, les rues, les visages, parmi les musulmans de cette petite ville sur la falaise. Nous retournons sur la route de Meknès, la ville sainte d’Allah, autrefois la capitale du Maroc. (...) À 18h30, arrivée à Casablanca (...). J’ai mangé et me suis reposé dans la cellule du curé abbé Logié”. Le 13 avril, il part à Rabat où il est accueilli par le vicaire apostolique, Monseigneur Lefèvre, avec qui il s’entretient le lendemain, et se rend ensuite à Tanger.

Selon le quotidien italien, le but du voyage du futur pape au Maghreb n’avait pas été très bien compris au Vatican. “On a tendance à ne voir que l’aspect diplomatique de la mission d’un nonce. Pour moi, le rôle d’un nonce est avant tout pastoral. Je dois aider les évêques; il faut donc que je m’informe, sur place, de leurs problèmes et de leur travail”, avait-il alors expliqué à l’archevêque d’Alger.

Ce voyage, qui lui a permis de rencontrer les fidèles des trois religions monothéistes, a sans aucun doute marqué le futur Jean XXIII. Ce dernier a fait enlever, en 1959 après avoir été élu pape, les mots “perfidie juive” et “perfidie musulmane” de la liturgie catholique, rappelle La Stampa.