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20/10/2018 13h:20 CET | Actualisé 20/10/2018 13h:20 CET

Elle, Fanon et moi*

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Au dehors, se déroulait la célébration parisienne d’une Révolution deux fois centenaire qui n’avait pas empêché l’asservissement de mes aïeux. J’étais là, dans cette petite cuisine où flottait une vague odeur de blanquette de veau, à me demander ce que je devais faire, s’il me fallait sortir pour me mêler à la foule ou rester à attendre qu’elle rentre. Devais-je partir ou devais-je rester… ? Fallait-il la quitter ou continuer de subir en attendant mieux ou un improbable miracle ? J’avais très vite compris que cela ne pouvait finir autrement que par des cris, des mots en forme de lame de rasoirs et quelques pleurs vite essuyés. Dès les premiers jours, en fait dès la première nuit, je n’avais pas aimé la manière dont elle disait « les Arabes ». On aurait dit qu’elle se raclait le haut du palais, un peu comme lorsqu’une bouche de malotru annonce l’expulsion imminente d’un crachat. Par petites touches, par grands heurts, nous avions compris qu’il était des sujets de discussion à proscrire. Ainsi, disais-je la “Guerre d’indépendance » quand elle évoquait « les crimes des Fellaghas”. Ainsi répondait-elle « terrorisme » quand je clamais “lutte de libération”. Parfois, l’actualité du Proche-Orient, ses bombes, ses massacres et ses enlèvements, se chargeaient de rallumer le feu et d’étioler une passion aux fondations fissurées. Une fête sur une péniche, un soir de juin. Un sourire, deux, quelques mots, des rires et un slow. Une histoire qui commence sans que l’un ou l’autre ne devine qu’elle était déjà promise à un naufrage dans les eaux boueuses de la Seine.
      

“Vous vouliez l’indépendance, on vous l’a donnée. Pourquoi êtes-vous aussi nombreux chez nous ? Et toi, d’ailleurs, qu’est-ce que tu fais en France ? Ne cherche pas à m’épouser. Tu n’auras pas tes papiers grâce à moi”, m’a-t-elle dit au bout d’une semaine sans même feindre de plaisanter. Ses provocations et sa hargne froide venaient au moment où je m’y attendais le moins. Avec le recul, je me dis que c’était l’instant où elle ne voyait que l’Algérien en moi. Il m’arrivait d’encaisser en silence, par fatigue, par manque de répartie ou parce que je n’avais nulle part où aller dormir. Mais, même avec retard, je rendais tous les coups, verbalement, s’entend. J’attendais d’être en sa compagnie dans la rue de son beau quartier, pour parler franco-algérien, à voix haute, en laissant tomber les mâchoires, en roulant le r de métro, en disant “dju beurre” et en commençant mes phrases par un “ouèche” vulgaire et interrogatif. Elle était riche, ou plutôt fille de riche, et, par peur de ce qu’auraient pu penser ses mère et père de ma présence clandestine, elle m’interdisait de répondre au téléphone. Alors, quand la sonnerie se faisait entendre, je faisais mine de me précipiter sur le combiné en lançant un âââlou qui la rendait blême. 
     

Un soir, alors que j’étais encore en maraude dans la ville, elle a fouillé dans mes maigres affaires. Peut-être pensait-elle que je la volais. Ou alors s’inquiétait-elle des histoires invraisemblables que je lui racontais pour m’inventer une autre vie au pays. En rentrant, je l’ai trouvée qui m’attendait, les yeux brillant de colère, les lèvres transformées en traits sans commissures. “Tu lis ça ? Je ne veux pas de ce bouquin chez moi !” m’a-t-elle dit en jetant l’édition algérienne des Damnés de la terre par la fenêtre d’où s’engouffraient les rumeurs de l’avenue Mozart et des tourbillons annonciateurs d’un orage d’été. J’ai dévalé l’escalier. A l’extérieur, une grosse pluie chaude s’était mise à tomber et il n’y avait aucune trace du livre. Trempé, les tempes bourdonnantes, je l’ai cherché pendant une bonne heure. En vain. Quelqu’un l’avait peut-être ramassé avant que ne j’arrive ou alors était-il tombé sur une rambarde, un balcon on dans une gouttière. Les jours d’après, j’ai continué d’espérer le voir posé sur le marbre du hall de l’immeuble ou sur le bois rouge des boîtes aux lettres. 
    

J’aimais ce bouquin. J’en avais corrigé les épreuves pour gagner un peu d’argent immérité tant j’avais bâclé le travail en me laissant prendre par sa lecture. Une fois publié, j’ai annoté et souligné l’exemplaire auquel j’avais eu droit (à l’époque, les surligneurs fluorescents dont usent et abusent les étudiants d’aujourd’hui n’étaient guère répandus). Ce livre, je l’ai pleuré. C’était un compagnon, un aîné plein d’enseignements et de bon sens qui m’a permis de mettre des mots sur tant de choses confusément ressenties ou tout simplement ignorées. Il m’arrive encore de rêver que je le retrouve.

Ce soir-là, nous avons eu la plus violente de nos disputes. Elle n’aimait pas Fanon. Elle disait même le haïr, l’accusant d’avoir défendu l’indéfendable, d’avoir incité à la haine de l’Occident. 

“C’est lui qui a inspiré Pol-Pot et ses monstres” ne cessait-elles de répéter en maudissant “la paysannerie révolutionnaire”. C’est ainsi que j’ai commencé à décrypter une part de sa propre histoire. Sa famille devait une partie de sa fortune à l’Algérie coloniale mais aussi à l’Indochine. Le FLN, le Vietminh et les Khmers rouges lui avaient fait perdre beaucoup d’argent et de standing. Surtout, elle en avait après Sartre et sa préface, “ode à la violence gratuite et à la haine de soi”. Je l’écoutais en essayant de garder mon calme, me demandant, si, finalement, le philosophe français n’avait pas rendu un mauvais service à l’œuvre du penseur algéro-martiniquais. Les Damnés de la terre avaient-ils vraiment besoin d’une préface ? Fallait-il, (déjà !), qu’une œuvre du Sud, s’adressant à des gens du Sud, soit obligatoirement légitimée, pour ne pas dire adoubée, par une personnalité du Nord, fut-elle aussi prestigieuse ? Bien sûr, c’était l’exigence de l’époque. La cause algérienne et celles des autres pays du Tiers monde avaient besoin de soutiens et de porte-voix. Mais tout de même ! “Une préface de Sartre, ça ne se refusait pas”, lui ai-je finalement dit en serrant les dents. 
      

Le lendemain, un peu confuse, elle m’a mis Le sanglot de l’homme blanc entre les mains en m’incitant à “l’apprendre par cœur et à le méditer pour me laver la tête de mes fausses vérités tiers-mondistes”. J’ai pris le livre en le soupesant comme on manie un objet malodorant. “J’en ai entendu parler mais je ne l’ai jamais lu”, ai-je répondu en le jetant aussitôt par la fenêtre. Elle a éclaté de rire. Nous étions quittes. Mais ce n’était qu’une trêve. Tôt ou tard, la guerre reprendrait. Il me restait encore une semaine avant mon retour à Alger. J’aurais pu aller dormir dans les gares ou frapper à la porte d’amis que j’avais plus ou moins délaissés. 
Mais mon bouquin perdu criait vengeance.

L’idée m’est venue un soir, alors qu’elle découpait un article dans le Quotidien de Paris. Il fallait que je trouve d’abord un exemplaire du livre. Comme je n’avais plus que quelques francs en poche, je l’ai emprunté – car tel est le verbe approprié - dans une librairie de Saint-Michel. Installé dans un square, j’ai ensuite découpé de grandes feuilles de classeur blanches en trois ou quatre. Puis, sur chaque bande, j’ai recopié un passage tiré De la violence. Nul besoin de repères ou d’annotations, je retrouvais sans peine le paragraphe ou la phrase auxquels je pensais. En deux jours, j’ai amassé une centaine de billets à l’écriture claire et sans ratures. En rentrant dans son immeuble, je cachais mon petit travail dans un placard électrique. J’avais trop peur qu’elle ne découvre ce que je lui préparais.
    
La veille de mon départ, ayant terminé mon labeur, je suis retourné à la librairie pour remettre le livre à sa place. Un vigile – un colosse noir qui me dépassait de deux bonnes têtes – m’a vu faire. Il ne m’a rien dit, se contentant de me bien fixer dans les yeux, comme pour me faire comprendre qu’il avait enregistré mon visage. En m’éloignant, je l’ai vu lire la quatrième de couverture. Je me suis mis à sourire, le cœur léger. Pendant la dispute, elle avait parlé de tiers-mondisme. Cela avait provoqué une drôle d’association d’idée. Tiers-monde, Librairie du Tiers-monde : j’allais enfin rentrer à Alger !

Le lendemain matin, à peine était-elle partie pour travailler, que je me suis aussitôt mis à la tâche. D’abord, sa table de nuit, les deux ou trois livres qui s’y trouvaient, une boîte d’aspirine et des pastilles pour la toux. Ensuite, son petit bureau, sa bibliothèque, sa cuisine et même la salle de bain. Je n’ai négligé aucun endroit, aucune cachette possible. Ici, dans l’armoire à pharmacie, j’ai glissé “la décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est (…) un programme de désordre absolu. Mais elle ne peut être le résultat d’une opération magique, d’une secousse naturelle ou d’une entente à l’amiable”. 
   

Là, dans une boîte à chaussures de marque, j’ai mis “la ville du colon est une ville repue, paresseuse, son ventre est plein de bonnes choses à l’état permanent (…) La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C’est une ville de nègres, une ville de bicots (…) Le colonisé est un envieux. Le colon ne l’ignore pas qui, surprenant son regard à la dérive, constate amèrement mais toujours sur le qui-vive : ‘ils veulent prendre notre place’. C’est vrai, il n’y a pas un colonisé qui ne rêve pas au moins une fois par jour de s’installer à la place du colon.

Dans la poche intérieure d’une veste de tailleur de marque, j’ai agrafé “l’immobilité à laquelle est condamné le colonisé ne peut être remise en question que si le colonisé décide de mettre un terme à l’histoire de la colonisation, à l’histoire du pillage, pour faire exister l’histoire de la nation, l’histoire de la décolonisation.” Sous sa descente de lit, j’ai collé, bien à plat, un passage que j’avais recopié à cinq reprises. Elle allait le trouver sous ses pieds, au fond d’un tiroir de sa cuisine, derrière sa machine à laver, dans un exemplaire du Guide Michelin et dans un paquet de biscottes qu’elle n’avait pas encore entamé. Terrible mots que voici qui ont fait couler tant d’encre et fait déverser tant de fiel : “Lorsqu’en 1956, après la capitulation de M. Guy Mollet devant les colons d’Algérie, le Front de libération nationale, dans un tract célèbre, constatait que le colonialisme ne lâche que le couteau sur la gorge, aucun Algérien vraiment n’a trouvé ces termes trop violents. Le tract ne faisait qu’exprimer ce que tous les Algériens ressentaient au plus profond d’eux-mêmes : le colonialisme n’est pas une machine, ce n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence”.
    

La maison était truffée de tracts. Elle allait en avoir pour des semaines, voire des mois ou des années, à tous les trouver. Les lirait-elle ? Peu m’importait. Je me sentais apaisé. Mes semailles terminées, il ne me restait plus qu’à prendre mon sac et à partir pour l’aéroport d’Orly. Sur la porte refermée, j’ai scotché le dernier passage, celui que j’avais recopié en grande lettres capitales, hautes et bien grasses, pour qu’elles soient aussi lues par celles et ceux qui emprunteraient l’escalier pendant la journée. C’était un morceau choisi de la préface honnie. “Vous savez bien que nous sommes des profiteurs. Vous savez bien que nous avons pris l’or et les métaux puis le pétrole des ‘continents neufs’ et que nous les avons ramenés dans les vieilles métropoles. Non sans d’excellents résultats : des palais, des cathédrales, des capitales industrielles ; et puis quand la crise menaçait, les marchés coloniaux étaient là pour l’amortir ou la détourner”. Elle rentrerait fatiguée, lirait ces lignes et déchirerait certainement la feuille avec des ongles rageurs sans s’imaginer les surprises qui l’attendaient.
     

J’ai longtemps cru que je n’aurais plus jamais de nouvelles d’elle. Mais quinze ans plus tard, installé à Paris, j’ai reçu un petit colis adressé à mon journal. L’expéditeur n’était pas mentionné et, à l’intérieur du pli, il y avait une ancienne édition des Damnés de la terre, en parfait état mais sans la préface de Sartre, visiblement découpée au cutter. Il y avait aussi écrit ces quelques mots : “j’ai fini par le lire. Il y a des choses que je commence à comprendre. Et toi ? As-tu lu ? Comprends-tu ?”. J’ai gardé cet exemplaire et il m’arrive même de céder à une étrange nostalgie en relisant sa dédicace. Et, à chaque fois, je réalise en riant que je n’ai toujours pas lu Le sanglot de l’homme blanc.

*) Nouvelle publiée in « Frantz Fanon et l’Algérie : Mon Fanon à moi », Numéro spécial de la revue Algérie Littérature/Action (N°152-156, octobre-novembre 2011. Paris, Marsa éditions. Coordination Christiane Chaulet-Achour. Établissement du texte et réalisation : Marie Virolle.