LES BLOGS
20/09/2019 20h:37 CET | Actualisé 20/09/2019 20h:38 CET

Elites, pseudo-élites et populistes: le retour de l’idéologie.

Il s’agit bien là d’une pseudo-élite, incapable de changer son logiciel de pensée, organisée en caste et qui ne représente finalement plus qu’elle-même.

Anadolu Agency via Getty Images

Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle ont bouleversé les certitudes de l’ordre établi, créant un renouveau d’espoir pour les uns, et une vague d’incompréhension ou de rejet pour les autres.

Or, les raisons de se réjouir sont nombreuses. D’abord, les tunisiens ont réalisé des débats télévisés publics, qui même si le format reste perfectible, ont rassemblé près d’un tiers de la population, et dans certains cafés ont réussi à détrôner les sacro-saints matchs de foot.

Ensuite, et c’est ici notre propos, cette élection a permis de remettre l’idéologie à l’ordre du jour.

Eléments de contexte

Au lendemain de la ferveur et de l’action révolutionnaire de 2011, l’idéologie est apparue de manière protéiforme : extrême gauche, syndicalisme, panarabisme, islamisme, salafisme, …

Mais l’hégémonie du parti Ennahdha (lui-même éclaté en mouvances), a recentré la société, volontairement ou non, sur un débat d’abord identitaire: islam oui ou non, et si oui dans quelle proportion. Et la lutte fut sanglante, polarisante créant un véritable schisme au sein de la société tunisienne qui ne fut réellement apaisée qu’à l’écriture de la Constitution de la IIème république. Cette constitution figea une fois pour toutes, le problème identitaire en recyclant le coup de génie de Bourguiba sur la nature séculière de l’Etat, qui acquiesce en même temps de sa transcendance religieuse, et plus spécifiquement islamique. La seule différence est celle du poids et de la légitimité de cette réécriture: cette fois toutes les mouvances et tous les protagonistes y ont souscrits.

Mais cela ne fut pas sans conséquences: la quête du compromis, nécessaire à l’aboutissement de la phase constituante, a menée vers une double compromission. Celle de Nidaa Tounes d’abord, qui a fait son beurre sur la lutte du modernisme et de l’héritage bourguibien incarné par feu le président Essebsi, et qui finalement gouverna avec son ennemi d’hier, bafouant par-là même les promesses attendues de son électorat comme la levé du mystère des assassinats politiques.

Mais c’est aussi la compromission d’Ennahdha qui a préféré rejoindre l’establishment plutôt que de le combattre, et a ainsi doublement perdu: son électorat conservateur et populaire, et l’électorat antisystème encore soucieux des demandes d’avant 2011.

De plus, la vie politique durant l’ère Ennahdha/Nidaa, et tout particulièrement sous l’ère Chahed n’a été rythmée que par la bassesse, le manque d’éthique et les coups bas. Nous avons même eu droit à un premier ministre qui prends la parole publique et toute la solennité qui va avec, pour parler de son parti et de sa lutte avec son rival de parti.  

En bref, l’action politique a été désastreuse sur le plan du bilan, et le débat public a été omis: comme si le compromis Islamistes/progressistes, cristallisé dans l’alliance contre-nature Ennahdha/Nidaa, avait gelé toute autre perspective.

Et c’est là qu’entre en jeu les trublions de l’élection présidentielle anticipée.

“Elite” dites-vous?

L’establishment, par son élite médiatique, politique et économique, a considéré le paysage politique comme suit: d’un côté le grand et puissant parti islamo-conservateur Ennahdha (auto-proclamé défenseur de la Religion et de la Tradition) et de l’autre une famille centriste et de moderniste (auto-proclamée progressiste et destourienne). Au-delà de ce mur, il n’y a que des extrémistes (gauche marxiste ou syndicaliste, ou droite islamisée et fascisante), et des “populistes”.

Or, c’est là qu’il convient de nouer avec une grammaire nouvelle.

D’abord, cette élite, qui est tombée des nues et se confond depuis les résultats en analyses confuses de rationalisation à posteriori, est-elle vraiment une élite?

Certes, au niveau du langage et des diplômes, la plupart mériterait le titre. Mais qu’en est-il de leur rôle? Qu’en est-il de leur niveau d’analyse critique de la situation du pays et de la préoccupation des gouvernés? Les pédagogues et “gens de savoir” n’ont-ils pas comme rôle d’élever la foule à leur niveau? Les partis politiques, élite par essence, n’ont-ils pas une mission programmatique, de socialisation politique lorsqu’ils sont sur le terrain, et d’éthique, de rigueur et d’exemplarité quand ils ont le pouvoir? Mais finalement, qu’a-t-on eu?

Nous avons eu des “chiens de gardes” du système (en référence à la conception de Paul Nizan), c’est-à-dire une élite se complaisant dans l’explication du fait établi comme un fait inéluctable, se rassurant d’abord, et rassurant toutes celles et ceux qui se complaisent aussi dans cet ordre. Ces intellectuels, qui “clinicisent” ceux qui ne pensent pas comme eux, en parlant de leur ressentiment et de leurs sentiments refoulés de classe, qui ne conçoivent le monde que comme un progrès, comme LE progrès. Le progrès, ce “populisme des élites”, qui met en garde contre l’idéologie, car la “fin de l’Histoire” a bien eu lieu: l’adoubement de tous à la forme ultime de l’humanité, celle de la sainte trilogie libérale qui s’articule autour de la démocratie, de la liberté individuelle et de l’économie de marché. Sortir de ce schéma, cela revient indubitablement en Occident à tomber dans le communisme ou le fascisme, et en Tunisie l’Etat islamique ou Kadafi.

Ces élites, qui créent des débats ou importent des polémiques “ex Materia”, ne jugent la démocratie que par la manière dont elle traite les minorités. Oubliant par la même occasion, que si cette vision est vraie, elle n’est que l’ultime étape de finition de l’Etat de droit, quand celui-ci a d’abord évincé la corruption, éliminé la pauvreté crasse et élevé en droit divin l’égalité de tous devant les droits et les devoirs. L’exemple parfait en fut la loi sur l’égalité dans l’héritage. Un sujet fantoche, que le président Essebsi a voulu instrumentaliser pour des fins partisanes (et peut-être même égoïste, se voyant en grand finisseur de l’œuvre de Tahar Haddad).

Ces élites, qui érigent la modernité en credo, oublient de la définir, de l’éclater en concepts simples multithématiques, et surtout qui puissent être appropriées par tous.

L’injonction par laquelle les tunisiens devraient prendre la modernité comme un tout, indivisible, a fini par les en dissuader. Car ils voient bien, que les élites censées l’incarner ne font rien pour eux. Que le progrès de l’économie de marché ne crée pas d’emploi, que le progrès politique ne rend pas l’administration ni transparente, ni efficace. Que le progrès sociétal ne crée que de la division et des débats stériles dont les retombées sont encore trop floues. 

Entrent alors en scène, les “populistes”.

Les populistes: élites au-delà du mur

Si vous n’acceptez pas le fait que le progrès soit une force implacable et irrésolue, que les idéologies sont l’apanage du XXe siècle, alors vous êtes populiste, extrémiste ou agitateur.

Le candidat Mraihi ose ne pas vouloir étendre les droits de l’enfant et privilégie le renforcement de l’autorité parentale? Dangereux rétrograde. Et le débat ne se fait pas entre une rhétorique droitière de Mraihi versus un contre argumentaire de gauche libérale avec une conception d’un progressisme de gauche, qui dans sa quête absolue d’équité met sur le même plan les parents et les enfants, mais vous disent : “vous êtes contre les droits de l’enfant”. Simple, implacable. 

Les candidats Saied, Said et Mraihi veulent remettre en cause les traités avec la France le qualifiant d’hégémonique? Populistes qui jouent sur la victimisation du tunisien en le projetant à son ex-condition de colonisé. Tout cela, en évitant de considérer la nouvelle donne mondiale : BRICS, Nouvelles Routes de la Soie, protectionnisme, fissure de la forteresse UE avec le Brexit…  

Vous voulez décentraliser et renverser la pyramide du pouvoir, considérant que l’Etat n’est rien sans citoyens, et que les citoyens ne sont rien sans Etat? Dangereux, Khadafi bis, administration territoriale à tendance maoïste.

Il est des zones rouges que l’élite vous interdit de toucher.

Et même la manière est sujette à caution: vous êtes un professeur de droit constitutionnel droit et austère? Vous êtes hautain et méprisez le peuple. Vous refusez de surcroit de venir parler dans une chaîne télévisée (propriété d’un repris de justice) où l’élite auto-proclamée présomptueuse, imbue de sa personne, aimant s’écouter parler et n’écoutant personne se complait dans des rôles de tribuns sans contradicteurs et univoques? Vous êtes contre la démocratie et la liberté de la presse. 

Ces polémistes, se rêvant en grands penseurs (qu’ils ne sont pas, aucun d’entre eux n’étant auteur d’une œuvre majeure ou dépositaire d’un courant de pensée) n’ont jamais émis une idée-force capable de rallier la conscience des spectateurs, et ne sont au fond que des chroniqueurs vociférant.

Vouloir créer un peu de contrepoids contre cette intelligentsia, qui compte parmi les facteurs aggravants qui freinent le développement de l’intelligence collective, c’est de leur point de vue être dissident.

Et si comme, disait Jean Dion, “La richesse, le confort et, accessoirement, l’ineptie d’une nation se mesurent aux sujets de préoccupations de ses élites” ; alors nous le disons sans ménagement : il s’agit bien là d’une pseudo-élite, incapable de changer son logiciel de pensée, organisée en caste et qui ne représente finalement plus qu’elle-même.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.