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23/09/2019 10h:40 CET | Actualisé 23/09/2019 10h:40 CET

Elections présidentielles: Le miroir aux alouettes

Rien de tel pour raviver d’anciens démons qui sommeillent au fond de chaque tunisien et qui ont pour nom le régionalisme et le tribalisme. C’est qu’ils sont loin d’être morts…

NurPhoto via Getty Images

Au bout de huit années de bruit et de fureur, l’heure est au bilan. L’échéance électorale est arrivée, telle une sonnerie signant la fin de la récréation!

Seule la moitié des citoyens inscrits sur les listes électorales ont effectivement voté le 15 septembre. Première conclusion, une désaffection des tunisiens à l’égard de la politique et leur refus des candidats donnés gagnants : tous ceux et celles qui, avec beaucoup de bruit et d’argent, ont mené une campagne tambours battants, arpentant le pays, se fendant de discours devant des salles combles (comment ont-elles été remplies?), tous ces messieurs-dames ont été balayés d’un revers de main et deux noms furent accrochés au pinacle: Kais Saied et Nabil Karoui. Derrière eux, par ordre descendant, le Cheikh islamiste, puis le ministre de la Défense, arrivé en courant peu avant la représentation, et enfin le chef du gouvernement.

Il semble que les différents candidats centristes aient été informés, avant le 15 septembre, (par les bons soins de l’agence Sigma-conseil) qu’ils allaient réaliser un mauvais score, et que la victoire serait du côté de Kai Saied et Nabil Karoui. Il semble qu’ils n’aient pas cru aux sondages, tout engoncés qu’ils étaient, dans leurs egos respectifs. Ils ont cependant tenté de s’unir sous la bannière d’un seul d’entre eux, avec des pourparlers s’étant prolongés jusqu’au vendredi 13 septembre. Peine perdue! Comme il s’agissait de marchés du genre: “tu te désistes en ma faveur, en contrepartie je te nomme chef du gouvernement” ; aucun marché n’a été conclu et ces messieurs-dames sont bravement allés aux urnes, chacun pour soi, puis s’en sont retournés chez eux, le 15 septembre au soir, serrant leur défaite sous le bras.

Désormais, le constat est unanime: une page vient d’être tournée. Par un curieux concours de circonstances, comme seul le hasard peut l’offrir, il a fallu que ce changement auquel nous assistons ait lieu peu après le décès de Béji Caied Essebsi, comme si l’histoire avait attendu son départ, lui qui représentait une certaine vision de l’Etat et appliquait un mode de gouvernance, hérité de Bourguiba. La répartition tripartite du pouvoir n’a pas vraiment modifié un inconscient collectif ou règne l’image du président tout puissant, protecteur, détenteur du dernier mot. En repensant à la ferveur de la présence citoyenne lors des obsèques de “Si Béji”, comment ne pas réaliser, aujourd’hui, que le peuple faisait ses adieux à un homme et, à travers lui, à une époque, marquée par un certain type de gouvernance destiné, lui aussi, à disparaître! Une disparition progressive, par petites touches: on a l’impression que les choses sont encore là, que rien n’a vraiment changé, qu’on tient toujours le même modèle, jusqu’au jour où on découvre, effaré, qu’il n’y a plus de modèle!

Mais, revenons à nos élections présidentielles: par delà les programmes, la défaite en bloc des ténors (ceux du camp centriste, d’Ennahdha, tout comme de la gauche) signe le refus populaire du système “vertical” de pouvoir: tout en haut, trône le chef, craint, respecté, aimé ou le plus souvent haï dans le secret des consciences individuelles. Puis, la pyramide s’élargit et les subordonnés se subordonnent les uns aux autres, avec un jeu de pouvoirs et de contrepouvoirs, et l’inévitable corruption qui va avec, et cela à tous les échelons de la pyramide. Les différents protagonistes se tiennent les uns les autres, grâce à des dossiers établis avec soin et consignant telle ou telle crasse du vis-à-vis, ce qui maintient celui-ci dans une obéissance silencieuse. Ce pouvoir vertical établit avec la population une relation par intermédiaires, instances régionales, également régies par le même pouvoir à étages, allant du gouverneur, au délégué, passant par les présidents de municipalité, pour arriver au fameux “Omda”.

En vérité, la défaite des leaders et de la structure de pouvoir qu’ils incarnent, n’est pas propre à notre pays. L’obstination des ‘gilets jaunes’ en France, malgré toutes les tentatives de “discussions de proximité”, entreprises par Emmanuel Macron ; les manifestations du peuple algérien qui, depuis le 22 février dernier, réclame le départ de toute l’intelligentsia de l’ère Bouteflika, y compris le redoutable général Gaid Salah ; plus récemment, le soulèvement des foules égyptiennes contre la dictature de Sissi…Nous assistons, sans aucun doute, à un changement d’époque en matière de gouvernance politique. L’heure est à une politique de proximité, impliquant le regroupement de bonnes volontés et l’autonomie régionale des décideurs. Encore faut-il que les volontés soient bonnes, et que l’autonomie ne dégénère pas en magouilles sordides…

Dans notre pays, les votants ont, eux aussi, sanctionné, le mode vertical d’exercice du pouvoir, au profit d’une plus grande présence des citoyens dans les prises de décision et leur application. En somme, un pouvoir horizontal, émanant des régions, issu d’un conseil régional, et disposant d’un budget lui permettant de concrétiser ses décisions. Pour dire les choses de manière plus simple, il s’agit de retourner au slogan scandé en 2011 par les manifestants, aux quatre coins du pays: “Echaab yourid”. Evidemment, ce n’est pas un hasard si Kais Saied a repris cette phrase comme logo pour sa campagne.

A cette régionalisation des instances dirigeantes, s’associe une seconde exigence, à savoir la moralisation des affaires publiques. A une époque où tout se sait, où les réseaux sociaux étalent toutes les crasses devant l’opinion publique, les tunisiens sont, à juste titre, écœurés, devant l’enrichissement forcené de leurs dirigeants (y compris les islamistes, qu’ils croyaient au dessus des biens de ce monde…), ceci alors que le pays traverse une crise sans précédent, que le niveau de vie des citoyens a dégringolé, que les projets qu’on leur a fait miroiter sont restés au stade de vœux pieux. Hargne et rancœur ont lentement grandi parmi une population qui s’est sentie spoliée, toujours démunie malgré les belles promesses des gouvernants et toutes les commissions constituées pour régler des problèmes qui n’ont fait qu’empirer: enseignement public, santé, transports…. A partir de là, le succès d’un Nabil Karoui est aisé à comprendre: cet homme s’est déplacé dans les régions, aux confins du pays, ciblant les citoyens les plus miséreux, leur offrant nourriture, vêtements, solutionnant parfois des problèmes d’embauche ou de carnet de soins défaillant…

Kais Saïd a adopté la même démarche, choisissant de faire ce qu’on pourrait appeler une “anti-campagne”: voilà des mois que l’homme sillonne avec sa voiture, les routes et les sentiers du pays. Installé au café ou au marché hebdomadaire, il écoute les citoyens exposer leurs doléances, et discute avec eux, des solutions à apporter. Pas de grand rassemblement public, ni de passage sur des plateaux télévisés à la neutralité douteuse, pas d’affiches, ni de page Facebook. Juste un groupe de jeunes bénévoles qui le soutiennent dans son action.

On a tous besoin de se sentir écouté, aidé. On a aussi besoin de rêver de jours meilleurs. Or, les annonces chiffrées, les subtils changements de la balance commerciale ou de la convertibilité du dinar, tout cela ne fait rêver personne. Les deux candidats, vainqueurs au premier tour, l’ont bien compris et l’ont mis en pratique: ils ont vendu, l’un du bonheur (à petit coût), l’autre de grands rêves pour l’avenir.
Mais, les rêves ne valent que si on les réalise, au moins en partie. Passer d’un système de gouvernance vertical, à une répartition horizontale des pouvoirs est loin d’être aisé. Cela impose de modifier la constitution, et donc de recourir au vote de l’ARP, d’abord pour adhérer au principe du changement, puis pour avaliser le contenu de ce changement. Autant d’embûches contre lesquelles les ardeurs les plus tenaces risquent de capoter.

De plus, le changement du mode de gouvernance, va instaurer un nouveau système dans lequel la distribution verticale du pouvoir sera remplacée par une répartition horizontale, entre les membres d’un conseil régional. Rien de tel pour raviver d’anciens démons qui sommeillent au fond de chaque tunisien et qui ont pour nom le régionalisme et le tribalisme. C’est qu’ils sont loin d’être morts…

Pour preuve, la brève campagne de M. Zbidi a suffi pour rassembler autour de lui, tous les hommes d’affaires du Sahel, désireux de voir leur région redevenir la pépinière de dirigeants qu’elle a été sous Bourguiba et Ben Ali. Quant au tribalisme, il s’exprime désormais à travers l’esprit de clan. Les mafieux se reconnaissent entre eux et adoptent ou rejettent un individu selon qu’il est ou non du clan. L’expression “Mtaana” (”à nous”) signifie l’acceptation du nouveau venu dans un clan, quelle qu’en soit la couleur et les objectifs. Dès lors, comment éviter les dérives au sein de ces instances régionales? Comment celles-ci peuvent-elles fonctionner avec des tunisiens moulés dans l’obéissance au supérieur et une débrouillardise qui dégénère très vite en corruption? Il est plus facile de changer un système de lois que de modifier la mouture des êtres qui vont le mettre en pratique. Les adultes qui sont aujourd’hui dans le champ du travail, sont figés dans un ensemble de codes de conduites, émanant du mode de pouvoir dans lequel ils ont grandi et commencé à exercer. Difficile d’imaginer que, par un improbable miracle, ils changent soudain leur façon de se comporter et de réagir…

Mais le désir de changement est d’une force extrême. Le peuple n’en peut plus de ‘l’inconscience’ de ses anciens dirigeants. Il est prêt à tout pour que les choses changent! Mais peuvent-elles vraiment changer, avec l’état désastreux de nos finances publiques et l’endettement massif qui est le nôtre aujourd’hui? Un président aux décisions aussi abruptes que mal étudiées risque de conduire rapidement le pays à la débandade! Qu’importent les chiffres, vous répondront certains! Mais, les rêves sont souvent des miroirs aux alouettes: plus beau est le rêve, plus dure sera la chute…

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