ALGÉRIE
27/01/2015 05h:53 CET | Actualisé 27/01/2015 06h:42 CET

El Anka parle à Kateb Yacine de Mrizek , Menouar, Khelifa Belkacem, Mekraza et les ‘'années Mahboub''

Au jeu du ‘’question-réponse’’ auquel le soumet Kateb Yacine, El Hadj M’hamed El Anka est prolixe. Mais, dans ces 48 minutes 53 secondes, il est loin de ‘’remplir les mille livres’’ dont il parle dans ‘’Lahmam li rabitou mcha aliya’’ (Le ramier que j’ai élevé m’a quitté). S’il ne raconte pas à l’auteur de Nedjma ses ‘’tourments’’, Le Cardinal revisite quelques pages de son long parcours.

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Entre autres confessions, il évoque – en les épinglant durement – quatre des artistes qui l’ont accompagné, des années durant, dans sa trajectoire artistique : les regrettés Hadj Mrizek, Khelifa Belkacem, Hadj Menouar, Omar Mekraza, Hcicen.

La relation du Cardinal avec El Hadj Mrizek n’avait rien d’un dialogue paisible entre El Kahwa wa Latay’’ chers à Mrizek. Quinze ans après la mort de ce dernier, El Anka lui en veut toujours d’avoir décidé de s’émanciper et de voler de ses propres ailes.

‘’Hadj Mrizek a travaillé avec moi’’, rappelle-t-il sur le ton de l’insistance. El Anka rappelle également avoir confié des concerts et fêtes à Hadj Mrizek lorsque son agenda musical ne lui permettait pas de faire face à toutes les demandes à travers l’Algérie.

Sans citer expressément le nom de Hadj Mrizek, El Anka suggère que leur relation était loin d’être au beau fixe, qui plus est dans le monde de la musique où les rapports se conjuguent au mode de l’ego. Écoutons Le Cardinal.

‘’Il ne faut pas oublier que nous avons des amis et des ennemis un peu partout. Il y a un peu d’animosité professionnelle ; il y a un peu de langage de fourche sur les uns et sur les autres (sic) ; il y a un peu de jalousie. Ça pousse à créer un bloc de haine et à créer des clans’’, dit-il.

Et El Anka d’enchaîner dans le même registre : ‘’c’est pour cela que Hadj Mrizek s’est séparé de mon amour que j’avais pour lui et de mon amitié (sic). Il a créé une petite troupe et il a réussi’’ mais malheureusement la mort a mis un terme à sa carrière et l’a empêché de ‘’rester toujours à mes côtés’’.

Visiblement, la séparation entre les deux maîtres était loin d’être irrémédiable. N’était-ce la mort, la réconciliation entre les deux hommes était loin d’être une perspective hypothétique. C’est le sentiment d’El Anka.

El Hadj Mrizek

‘’(…) Je savais qu’il reviendrait au droit chemin. (je savais qu’) il viendra le jour où nous serons libres et indépendants, qu’on pourrait nous entendre pour être les deux meilleurs amis et des collaborateurs pour construire quelque chose dans le registre de la musique algérienne’’. La page de Hadj Mrizek fermée, El Anka rappelle avoir ‘’également formé’’ le mandoliniste Khelifa Belkacem.

‘’C’était un maçon, mais il était doué (…) par la suite, quand il a appris à jouer (sur) son instrument, il a formé un clan (sic). Il a travaillé quelques années. Naturellement, quand il a senti qu’il avait quelques connaissances et quand il a fait l’objet de quelques félicitations, il a voulu être comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf’’, déplore El Anka en rappelant la mort par balles de Khelifa Belkacem en 1951 dans une rixe.

S’agissant de Hadj Menouar, El Anka évoque ‘’un de mes meilleurs élèves’’ et un de ‘’mes meilleurs’’ accompagnateurs au ‘’rythme’’ (‘’tar’’ ou tambourin). ‘’Je lui ai fait un enregistrement et lorsqu’il a entendu sa voix, il est devenu comme tous les autres et il s’est transformé automatiquement en concurrent. Il a travaillé quelques années’’ avant qu’un ‘’mistral foudroyant ne souffle sur sa bougie’’ (sic).

’’Chacun sait où enterrer son père’

Faute de pouvoir joindre les deux bouts, Hadj Menouar a déniché – et obtenu – du travail comme agent d’entretien à Radio Alger où il officiait déjà comme artiste. Le Cardinal n’a pas apprécié et ne s’est pas gardé de le dire de vive voix à Hadj Menouar.

‘’J’ai été le voir et je lui ai devant tout le monde : ya hadj machi hak alik. Si le besoin te pousse à travailler, vas le faire ailleurs. Ne travaille pas comme agent d’entretien à la radio. Tu y as été engagé comme artiste. Pour le prestige de l’art, ne le fais pas ici. Je m’en suis plains à Safir Boudali : ya si Safir machi hak alik. Hier, tu as fait venir Hadj Menouar comme artiste et, aujourd’hui, tu en fais un agent d’entretien. Il m’a renvoyé vers M. Grenda qui était directeur des programmes arabes à Radio Alger. Je l’ai suppléé pour qu’il affecte Hadj Menouar à un autre emploi. Il m’a dit : ‘’mon cher El Hadj, ça vient de plus haut’’ ! Hadj Menouar a sollicité cet emploi auprès du directeur général de la radio qui a ordonné de l’employer comme agent d’entretien de tout l’établissement, tout en continuant de chanter’’.

El Anka affirme s’être adressé une nouvelle fois à Hadj Menouar devant des témoins pour lui demander de ne plus travailler comme agent d’entretien à la radio. ‘’Il m’a fixé des yeux et m’a dit : chacun sait où enterrer son père’’. Jusqu’à maintenant, je le hais (ndlr : El Hadj Menouar meurt en novembre 1971 la même année ou a lieu cette interview).Je ne plus le voir !’’

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El Anka épingle Omar Mekraza qui travaillait avec lui comme percussionniste. ‘’Je l’ai élevé comme un fils (…) Le jour où il a estimé qu’il avait appris quelques ‘’qacidates’’ et a appris à maîtriser ‘’al awtar’’ (les rythmes de la derbouka), il a fait comme tous les autres. Il s’est transformé en concurrent’’ en allant créer son groupe.

A en croire ses confessions, les éléments sur lesquels il a ‘’compté pour faire quelque chose’’ sur le terrain musical ont été confrontés à la ‘’misère’’ et aux contraintes économiques de la quotidienneté durant la période coloniale. D’où leur souci, selon son raisonnement, à s’émanciper de lui et lancer leurs groupes respectifs.

‘’Aujourd’hui, je suis heureux de l’empreinte artistique que j’ai laissé au point que les gens en profitent (aujourd’hui) pour gagner leur vie. Je suis heureux de voir leur situation sociale améliorée. Dieu merci !’’.

Un tacle contre la nouvelle génération

Avec le sens de la formule qui était le sien, El Anka tacle une autre génération d’artistes. ‘’Tu n’es pas sans ignorer, dit-il à Kateb Yacine, que chaque génération a son peuple et chaque peuple a son élément préféré. Les jeunes qui sont à pied d’œuvre aujourd’hui ont acquis la célébrité. Je remercie Dieu de m’avoir prêté vie afin que je constate de visu que l’art pour lequel j’ai tant profité à ces jeunes’’.

Le Cardinal ne cite pas leurs noms mais le contexte permet de savoir à qui il fait allusion. Nous sommes à l’aube des années 1970 au plus fort des ‘’années Mahboub’’ (Bati) au cours desquelles Guerouabi (El Barah, Djohra notamment), Boudjemaa El Ankis (Rah El Ghali Rah) , Amar Ezzahi (Dik Chemaa) font un tabac et fédèrent un nouveau public, jeune et féminin.

El Barrah - Guerouabi

Le Cardinal se garde d’en dire plus mais ‘’kahwat’’ Malakoff bruissait à l’époque de chuchotements selon lesquels El Anka n’a jamais applaudi les ‘’années Mahboub’’, bien au contraire.

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