MAROC
04/06/2018 13h:49 CET | Actualisé 04/06/2018 13h:50 CET

ÉDITO - Au Maroc, l’acte II du "séisme politique" se profile

Que le souverain ne communique pas dessus ne signifie pas pour autant qu’il n’agira pas à court terme.

FADEL SENNA via Getty Images

POLITIQUE  - Le 24 octobre dernier, lors de la rentrée parlementaire, le roi Mohammed VI évoquait la possibilité d’un “séisme politique” en s’adressant aux élus de la nation et à l’exécutif réunis dans l’enceinte du parlement. La suite est connue: limogeage de ministres et de hauts fonctionnaires, remise de rapports sur la gestion catastrophique de projets socio-économiques dans la région où la contestation a éclaté, tournée gouvernementale dans les territoires ou encore création de commissions de suivi des chantiers. Mais cette séquence ne raconte en réalité qu’une moitié de l’histoire, puisque le Maroc connait depuis l’automne dernier une situation nouvelle qui préfigure un acte II du “séisme politique” évoqué par le roi, cette fois d’une ampleur beaucoup plus importante que le précédent. Voilà pourquoi.

Deux faits majeurs sont intervenus au Maroc en quelques semaines, contribuant à créer un climat de tension diffuse mais généralisée dans le Royaume. Le premier est bien entendu la campagne de boycott à l’encontre de Centrale Danone, les eaux Sidi Ali et le distributeur de carburant Afriquia. Beaucoup de choses ont été dites à ce sujet. Certains veulent y voir la main d’un bloc d’“Ultras” du PJD coalisés autour de Abdelilah Benkirane, qui n’auraient jamais admis que leur champion ait été écarté de la chefferie du gouvernement au profit de son ennemi juré, Saad-Eddine El Othmani. D’autres ont évoqué tour à tour des manœuvres concurrentielles, un complot ourdi de l’étranger, ou encore un plan machiavélique dont l’objectif serait tout aussi obscur que la construction intellectuelle qui aurait présidé à un tel raisonnement…

Mais l’enseignement principal de la campagne de boycott ne consiste pas à en chercher les instigateurs, mais plutôt à comprendre pourquoi un mouvement plutôt maladroit né sur les réseaux sociaux a pu obtenir tellement d’adhésion. En effet, la leçon majeure à retenir est l’émergence de cette nouvelle “opinion publique numérique” qui s’affranchit du mur de la peur, utilisant Facebook, Whatsapp et Twitter comme un exutoire des frustrations d’une vox populi dont le seuil psychologique a été atteint, tout comme le prix psychologique de 10 DH
pour le litre de gasoil a peut-être déclenché l’Ire de ce Maroc qui veut désormais faire entendre sa voix.

Le second fait majeur de ces dernières semaines est évidemment la faiblesse de l’exécutif et son incapacité à trouver des réponses pragmatiques à des problèmes urgents. Au mieux, l’on pourrait accuser l’attelage mené par El Othmani d’incompétent. Au pire, l’on pourrait estimer que le chef du gouvernement est obsédé par sa propre survie et celle de sa fragile coalition, au détriment de l’intérêt général. Là encore, il convient d’en tirer un enseignement clé: incapable d’innover sur le fond comme dans le discours, le gouvernement s’est livré à une valse-hésitation entre discours compassionnel et fermeté qui a considérablement terni son image et réduit sa capacité d’action. En clair: même s’il parvenait à se maintenir, l’exécutif est exsangue et sa responsabilité est engagée si la situation venait à se dégrader.

Or, l’équation insoluble générée par ces deux faits majeurs constitue une nouvelle donne dont la clé de voûte est exclusivement entre les mains du chef de l’État, qui dispose d’une palette d’action suffisamment large pour permettre au pays de sortir de l’ornière.

Ce serait en effet profondément méconnaitre la nature de l’exercice du pouvoir par le monarque marocain que d’imaginer un seul instant que le roi n’ait pas pris la mesure du climat actuel et du potentiel de crise qu’il recèle. Qu’il ne communique pas dessus ne signifie pas pour autant qu’il n’agira pas à court terme. En effet, dans la continuité des mesures prises l’hiver dernier, et en cohérence avec l’avertissement adressé à la classe politique ainsi qu’à l’exécutif, un “acte II” du séisme politique est vraisemblablement en train de se profiler.

En d’autres temps, il est plus que probable que le roi aurait nommé un gouvernement de technocrates, à l’instar de celui conduit par Driss Jettou, où ceux, plus lointains, de Mohammed Karim Lamrani, qui ont enregistré des succès certains sur le plan économique, et permis au pays de traverser des périodes difficiles. Conspués par les partis en leurs temps, vus par certains comme une “confiscation de la démocratie”, ces gouvernements sont désormais regardés avec une certaine bienveillance, notamment par l’élite économique marocaine, qui les considère comme autant de “parenthèses enchantées”, les classant en termes de bilan juste derrière l’historique exécutif d’alternance conduit par Abderrahmane Youssoufi.

Or la Constitution de 2011, si elle exclut l’option d’un gouvernement de technocrates sur le fond, elle ne l’interdit toutefois pas sur la forme, puisqu’elle stipule que “Le Roi nomme le Chef du Gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des Représentants, et au vu de leurs résultats. Sur proposition du Chef du Gouvernement, Il nomme les membres du gouvernement”. En clair, il est tout à fait possible pour le roi de désigner un chef de gouvernement politique - et issu du PJD- mais que ce dernier propose un cabinet de techniciens expérimentés, pour peu que sa majorité lui donne le vote de confiance. Au vu de la situation actuelle, la nomination d’un tel “gouvernement de combat”, surtout s’il regroupait en son sein des hommes et des femmes animés d’un “sentiment d’urgence permanent”, en mesure de répondre aux défis actuels, recueillerait très probablement l’assentiment de la chambre basse. Dans ce contexte, il est même imaginable de créer un poste de vice-chef de gouvernement, confié à une personnalité incontestable qui viendrait soutenir le patron de l’exécutif, à l’instar du modèle allemand.

La seconde option consisterait à dissoudre le parlement et à convoquer des élections anticipées. Elle a l’avantage de respecter l’esprit et la lettre de la Constitution de 2011, mais est en revanche beaucoup plus hasardeuse dans la mesure où l’atomisation du champ politique couplée à la désaffection des Marocains pour les partis risquerait de produire une cartographie politique encore plus complexe, sans parler d’un taux de participation qui serait vraisemblablement encore plus faible que celui de 2016. Au final, de nouvelles élections ne produiraient probablement pas les conditions d’un sursaut.

Reste l’option du remaniement profond du gouvernement consécutif à une possible implosion de la coalition actuelle. Elle aurait l’avantage de permettre par exemple au parti de l’Istiqlal de venir renforcer la majorité. Revigoré par l’arrivée de Nizar Baraka à sa tête, la “vieille dame” de la politique marocaine n’a certes pas encore retrouvé son lustre d’antan, mais tente toutefois de faire exister sa singularité, à l’instar de la proposition récente de correctif budgétaire afin de libérer rapidement du pouvoir d’achat. Bien que retoquée sèchement par l’exécutif, cette initiative a ouvert une brèche et a montré que le nouveau chef de l’Istiqlal, à défaut d’arborer un charisme éclatant, possède les qualités techniques qui font défaut au gouvernement d’aujourd’hui.