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14/12/2018 09h:45 CET | Actualisé 14/12/2018 09h:45 CET

ÉDITO - [+212] Put a ring on it

"Cette pression au mariage demeure, comme l’accomplissement ultime aux yeux de la société."

venuestock via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - Dans “La parure”, une nouvelle de Guy de Maupassant parue pour la première fois en 1884, le personnage principal du nom de Mathilde Loisel vit dans une frustration permanente. Elle a beaucoup de mal à s’accommoder d’un quotidien qu’elle juge insipide, aux côtés d’un mari dont elle doit se contenter, petit employé du ministère de l’Instruction publique. Mathilde Loisel ne peut s’empêcher de penser qu’au vu de sa beauté, elle aurait pu faire un beau mariage et vivre une vie de faste et de luxe. Pour briller en société, elle emprunte, pour une occasion, une parure à l’une de ses amies dont elle envie le rang et le style de vie, Jeanne Forestier. La perte du bijou ce soir-là va faire basculer la vie de Mathilde Loisel qui n’a d’autre choix que celui de s’endetter pendant des années pour racheter une parure à Jeanne Forestier. Elle subit une dégringolade sociale et “connut la vie horrible des nécessiteux”qui viendra effacer sa beauté et son charme à jamais. Son malheur ne s’arrête pas là, mais je ne révélerai pas la fin de l’histoire pour celles et ceux qui souhaiteraient la découvrir par eux-mêmes.

A la lecture de ce texte au collège le débat était passionné. Une fois évacuée l’hypothèse du mauvais œil que Mathilde Loisel se serait infligée à elle-même par manque de gratitude face à la vie, la classe s’est mise à parler mariage. Comment? Mathilde Loisel ne s’est pas mariée par amour? La naïveté et le déni étaient nos meilleurs amis. Mon enseignante de français de l’époque, dont le cours servait d’ordinaire d’introduction à la vie et aux vertiges de l’amour, nous a assommé.e.s ce jour-là en nous mettant face à une réalité qui était la nôtre: l’endogamie sociale, ou la volonté de renforcer ou maintenir la position économique ou le statut social par le mariage. Nul besoin en effet de remonter dans la France de 1884, Mathilde Loisel n’avait rien d’étranger au contexte socio-culturel des adolescents marocains privilégiés des années 2000 que nous étions.

Pour Mathilde Loisel, le mariage était l’unique façon d’accéder à une forme d’ascension sociale et son apparence physique son seul levier. Les notions de choix personnel et de carrière étant totalement absentes de sa vie. Plus de 100 ans plus tard et même dans des milieux où les femmes ont désormais accès à l’éducation et au monde professionnel, cette pression au mariage demeure, comme l’accomplissement ultime aux yeux de la société. Cette pression est l’objet des deux témoignages publiés dans la rubrique +212 cette semaine, tous deux anonymes, écrits par deux femmes qui dans les faits n’ont absolument pas besoin d’un mari pour s’élever socialement. Et pourtant le mariage reste, pour les femmes, l’événement le plus célébré de la vie, en partie par bonne foi, par réjouissance sincère et en partie parce qu’il constitue le climax de la vie sociale, loin devant les accomplissements professionnels et personnels de chacune.

Moi aussi à 14 ans, je me suis offusquée du discours ultra-rationnel autour du mariage illustré par cette nouvelle. Probablement parce que biberonnée aux films et livres où l’amour triomphe toujours, bien avant que M.I.A ne chante “Love wins” tout en sachant, voyant, entendant, que les choses ne se passaient pas exactement de cette façon autour de moi. “La parure” est le premier texte à avoir rallumé la lumière sur une réalité familière dont je pensais me détacher en allant vivre en France.

Pendant quelques temps c’est effectivement ce qu’il s’est passé, pour moi et autour de moi, les amours se sont conjuguées au pluriel, en nuances, en distances, autour d’oiseaux rares. Je suis désormais témoin d’une nouvelle tendance autour de moi: mes connaissances bohémiennes, artistes, troubadours, défenseuses de l’environnement et autres causes perdues se retrouvent à diner avec des contrôleurs de gestion et des banquiers qui travaillent dans le 8ème arrondissement de Paris et habitent dans le 16ème.  L’effet Macron? Plutôt la magie de Tinder, l’ascenseur social qui reconnecte les bourgeois entre eux autour de la trentaine. C’est certainement l’âge qui me fait réaliser l’existence de deux systèmes de rationalisation de l’amour, qui viennent se superposer violemment et presque en toute cohérence. 

Le premier, passif, hérité, on l’appellera pour l’occasion, le système de ma grand-mère ou de la vôtre: plutôt averse à la mixité dans toutes ses formes, avec pour objectif la perpétuation voire la préservation d’un statut de groupe. Le mari parfait est médecin, avocat ou banquier, il ne vient surtout pas de loin et idéalement de très près, d’une bonne famille, connue, reconnue. Si ce système doit s’adapter à certaines réalités comme la fin de la féodalité (du moins en surface) l’éclatement des familles, les séjours à l’étranger qui se rallongent, l’émancipation des femmes, la transition est douloureuse. Dans les cas où elle a lieu, elle est à mettre au crédit de celles et ceux qui ont le courage d’adopter la politique du fait accompli. 

Le second, actif, est je crois spécifique aux millenials. On l’on appellera pour l’occasion le système managérial. Ce système-là a fait de nous des managers de nos vies en révision permanente d’un rétro planning professionnel, social, financier, en réflexion perpétuelle sur l’optimisation de nos capacités, en tractation sur les forces et les faiblesses de notre attractivité digitale, en projection sur 1, 5 ou 10 ans. On parle aussi de cases à cocher en croyant les avoir choisies librement. Tout aussi sournois, ce système se présente pourtant mieux au monde, sous un vernis de modernité qui rend ce nouveau conservatisme de classe résolument plus sympathique. 

De ce dédoublement de systèmes de valeurs bourgeoises découle un écrasement de la liberté de choix, qu’il s’agisse du mariage ou d’autre chose, dont il faut peut-être avoir conscience pour pouvoir limiter la casse. D’après Fréderic Beigbeder, on ne se remet jamais vraiment d’une éducation bourgeoise. 

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