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07/12/2018 09h:59 CET | Actualisé 07/12/2018 09h:59 CET

ÉDITO - [+212] Power is in the hair

"Nous sommes encore coincé.e.s entre des critères de beauté européens et arabes: des cheveux raides, lisses et soyeux, de préférence longs pour les femmes".

Flashpop via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - Lorsque j’ai ouvert mon compte Facebook en 2007, j’ai hésité quelques instants devant le champ “Political views” avant de renseigner, sur un coup de tête: “Power is in the hair.” Je ne me souviens pas vraiment de l’origine de cette inspiration adolescente mais je suis sûre d’une chose: j’étais encore un peu jeune pour véritablement mesurer les imbrications sournoises entre beauté et pouvoir.

Dans ma tendre enfance au royaume du brushing, les injonctions esthétiques étaient suffisamment spécifiques pour ne pas avoir à tergiverser sur ce qui était beau et ce qui ne l’était pas. Pendant longtemps, les cheveux lisses ou lissés étaient la seule façon d’exposer décemment sa masse capillaire en société. Le début du tournant, je le replace en toute subjectivité au moment où les commentaires dont je faisais l’objet dans la rue ne me comparaient plus à Ronaldhino, la star du Barça des années 2000, mais à Myriam Fares ou Shakira.

Si la fougue d’une minorité infime de chanteuses libanaises a sans doute aidé à dédramatiser la boucle auprès d’une génération élevée au biberon Pantène pro-V, celui là même dont les provitamines B5 glissent sur les cheveux pour les lisser et les faire briller de haut en bas, nous demeurons soumis.es à une définition de la beauté qui ne nous ressemble pas. Nous autres, au même titre que les African Americans aux Etats-Unis, sommes encore coincé.e.s entre des critères de beauté européens et arabes, ceux-ci convergeant vers une même définition de la beauté capillaire: des cheveux raides, lisses et soyeux, de préférence longs pour les femmes.

A 12 ans, une de mes camarades de classe m’avait expliqué qu’elle avait fait un balayage - j’entendais ce mot pour la première fois - pour éclaircir davantage ses cheveux châtains vers le blond, parce que “les cheveux c’est 50% de la beauté d’une femme”. Alors autant qu’ils soient blonds et lisses. On nous a inculqué que notre version naturelle n’était pas acceptable en société, que nos cheveux n’étaient jamais vraiment coiffés, que ça ne faisait pas sérieux au travail, qu’il fallait les lisser pour les occasions ou même au quotidien. Alors on a plaqué, attaché, repassé, défrisé, brushingué, lissé, à la japonaise, à la brésilienne, à la kératine...

J’ai la chance d’avoir des cheveux très ambitieux, mais je ne m’en suis pas toujours rendue compte. Pousser vers le sol ne les a jamais intéressés, ils ont visé toujours plus haut comme dans la chanson des WhatFor. Si nous avons entretenu une relation complexe au fil des années et des modes, ma masse capillaire a toujours constitué un élément central et singulier de ma personne. Il a juste fallu abandonner certaines idées qui dans la vraie vie ne pouvaient pas s’appliquer à ma chevelure et moi-même:

  • Décider de ma propre coiffure a toujours été un vœu pieu, ce sont mes cheveux qui décident pour moi.

  • Se peigner les cheveux le soir avant de dormir comme Wendy dans Peter Pan? Pas vraiment recommandé à moins de vouloir se réveiller en ressemblant à Angela Davis.

  • Faire le deuil des queues de cheval dynamiques et assumer les gros buns comme Tessa Thompson dans Dear White People ou Janelle Monae dans son clip Pynk.

  • Se méfier des coiffeurs comme de la peste, en particulier ceux qui veulent vous lisser les cheveux à tout prix.

  • Last but not least: réaliser la portée politique d’une chevelure libre dans l’espace public.

Si les pubs Pantène n’ont rien perdu de leur éclat, et qu’on me demande régulièrement si ce ne serait pas mieux de me lisser les cheveux “pour avoir la paix”, il est certain que les choses ont beaucoup changé depuis mes 15 ans, dans les médias, les films, les clips bien entendu, les publicités aussi, les réseaux sociaux surtout. C’est justement sur Facebook et Instagram que le collectif Hrach is beautiful a commencé à collecter des témoignages pour changer la perception du cheveu bouclé, frisé, crépu, notamment chez les principaux concernés. Yassin Alamy, co-fondateur du mouvement revient sur leurs débuts dans son interview. Après des années de misère cosmétique, enfin, des produits naturels et adaptés aux boucles commencent à émerger. A ce sujet, j’ai interviewé Meryem Benomar, la co-fondatrice de la marque Shaeri, qui décline une gamme de produits à base d’huile de figue de barbarie.

Je ne suis jamais revenue sur “Power is in the hair” et ce crédo me semble particulièrement d’actualité. Aujourd’hui, si la relation entre beauté et pouvoir me fascine tant c’est parce qu’elle ne m’a jamais semblé aussi flexible. Changer le regard qu’on porte sur les choses, changer la définition du beau, c’est là que réside véritablement le pouvoir.