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01/02/2019 17h:32 CET | Actualisé 01/02/2019 17h:32 CET

ÉDITO [+212] Polyamour, libertinage et autres pratiques linguistiques

"Je n’ai grandi qu’avec des personnes au moins bilingues, qui mélangeaient arabe et français, arabe et espagnol, ou les trois carrément dans une oligarchie de cœur".

Studio_Serge_Aubert via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

À la création de cette rubrique, la question de la langue dans laquelle on s’exprimerait s’est posée, du moins pour moi. S’il était plutôt clair que j’écrirais en français, je savais que j’allais solliciter des plumes de diaspora, un peu partout dans le monde, qui seraient susceptibles d’être plus à l’aise en anglais, en espagnol, peut-être en italien ou en néerlandais. La pluralité de tons qui émane de la dimension linguistique de nos identités m’intéresse beaucoup parce qu’elle porte un message avant même d’avoir dit un mot.

Je ne m’en cache pas, je me suis laissée aller à une réflexion conceptuelle et par pur plaisir, en me demandant quel alphabet utiliser si j’avais la possibilité de publier des textes écrits en darija ou qui serait la bonne personne pour traduire justement de l’hébreu des témoignages d’Israéliens d’origine marocaine sur leurs parcours d’immigration. Dans cette réflexion personnelle et totalement expérimentale, j’ai également envisagé des formats bilingues ou trilingues parce que je les trouvais plus sincères, plus ressemblants à nos vies. Et puis j’ai fini par me résoudre aux contraintes, plutôt strictes, que sont celles des publications de presse et ranger précieusement mes idées extravagantes quelque part, le temps de trouver quand et comment en faire un usage adéquat.

Lors de mon entretien de naturalisation, l’administratrice qui m’a interrogée m’a posé une question, standard semblerait-il, pour savoir si mes fréquentations à Paris étaient ”à majorité française ou étrangère”. J’ai trouvé cette question vraiment étrange parce que ce découpage là n’avait que très peu de sens pour moi. Alors j’ai continué à réfléchir à une vraie réponse et je l’ai trouvée. Le véritable point commun tangible entre toutes les personnes avec lesquelles j’entretiens des relations fortes et sincères, est leur capacité à parler plusieurs langues. Ou plutôt leur capacité à parler, penser, aimer, rire, pleurer, connecter, découvrir et partager hors monopole linguistique. Ce n’est pas vraiment la réponse idéale pour la Préfecture de Police mais elle se révèle assez cohérente avec le reste de ma vie, avant la France.

Je n’ai grandi qu’avec des personnes au moins bilingues, qui mélangeaient arabe et français, arabe et espagnol, ou les trois carrément dans une oligarchie de cœur. Telle était ma norme d’expression mais aussi de pensée. Dimanche, la radio en espagnol faisait la concurrence à la télé en français: matchs de la Ligua contre intégrale des Guignols sur fond de musique andalouse en arabe. Si Netflix fait désormais le buzz en anglais, ma grand-mère me demande toujours si ma calefacción fonctionne correctement à chaque pseudo tempête de neige.

On m’a souvent dit que j’avais beaucoup de chance de parler plusieurs langues ou demandé quand est-ce que j’avais eu le temps de les apprendre. Et moi j’ai souvent répondu la même chose. Ou plutôt deux choses. La première, qu’il m’en restait plein d’autres à apprendre. La seconde, que ce qui a l’air d’être un luxe ou peut-être un passe-temps bourgeois est d’abord l’héritage d’une certaine histoire et le reflet d’une contrainte pressante inculquée dès l’enfance. Apprendre d’autres langues pour “s’ouvrir des portes”-c’est souvent l’expression utilisée- est aussi le reflet d’un scénario toujours envisagé: claquer la porte et partir.

Le test que j’ai passé à 4 ans pour rentrer à l’école française aura certainement été le plus décisif dans ma vie et le plus stressant pour mon entourage, sans que je le sache consciemment mais que j’ai probablement ressenti à la manière d’un enfant. Créer une barrière à l’entrée, un club, est un excellent moyen de perpétuer, sous couvert d’une violence subtile, une hiérarchie des langues et des cultures qui y sont associées: celles qui ouvrent des portes, celles qui ont de la valeur et les autres. Grandir dans ce rapport de force permanent peut donner un peu mal à la tête et quelques complexes qui arrivent tôt ou tard.

Dans ce joyeux bordel où finalement chacun tient (à) sa place, j’ai eu la chance d’apprendre le français avec beaucoup d’amour, grâce à ma mère. Sa francophilie à elle est complètement assumée et apaisée au point que c’est devenu son métier. Quand je rentrais à la maison après l’école ou pendant les vacances, j’avais souvent droit à un réenchantement de ce qui ne l’était pas déjà ou pas encore. J’ai écrit des petits poèmes avec elle, des lettres, des histoires, nous avons lu et relu des passages de livres et discuté des états d’âmes de personnages au soleil sur la terrasse ou devant la cheminée dans le froid. J’ai appris à apprécier les étrangetés de la langue, les exceptions par dizaines, à m’intéresser à l’origine des mots et m’amuser de leur orthographe. J’ai appris tous les gros mots de mon catalogue avec elle en écoutant Brassens en 33 tours, ou en cassette sur la route de l’école lorsque nous étions coincées entre deux “couillons” dans les embouteillages. Pour ma mère, la vulgarité se situe dans certains excès, mais pas celui-là.

Allait se révéler avec mon arrivée en France, une gêne nouvelle, vis-à-vis des détenteurs légitimes de la langue. Je n’en étais visiblement pas. Ceux qui s’émerveillaient que je parle sans accent et ne comprenaient pas que je prenne la mouche pour un commentaire pareil, ceux qui me reprenaient sur le mot “petit pain” ou “séchoir” avec l’intransigeance de ceux qui préfèrent ne pas comprendre pour ne pas avoir à partager. En France, face aux Français, impossible de mélanger, combiner, colorer la langue, c’est pêché. Ici c’est le monopole de préférence. Ce conservatisme, au titre duquel j’ai récemment reçu un mail m’invitant à être vigilante sur les anglicismes dans mes textes, va à mon sens de paire avec un déclin certain du français, resté quelque peu figé dans un monde qui tourbillonne. Pendant longtemps, j’ai fait beaucoup d’efforts pour aller à contre-courant de mon formatage oligarchique originel.

Récemment, c’est grâce à l’anglais que quelque chose s’est passé. Mon comportement linguistique est en train de changer pour revenir à ses classiques. Si l’anglais a pris autant de place dans ma vie, c’est qu’il m’a séduite par son efficacité redoutable, son champ des possibles. Moins chargé, moins connoté négativement que l’arabe, j’ai eu plus de facilité à en saupoudrer mes phrases. Je l’utilise par précision, par plaisir, je me fais reprendre mais je continue à mettre mes interlocuteurs devant le fait accompli. Certains râlent mais ils s’y font. J’essaye d’insérer mes mots d’arabes préférés, de préférence ceux qui ne se traduisent pas, auprès de personnes qui ne les comprennent pas, pour leur expliquer les concepts, les sens, les rendre familiers de cette façon. En assumant une pratique linguistique agréable à mes yeux, précise parce que multiple, je me pose délibérément au centre de toutes ces influences, dans une concurrence un tant soit peu pure mais imparfaite.

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