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24/12/2018 10h:56 CET | Actualisé 24/12/2018 11h:18 CET

ÉDITO - [+212] Les enfants ont grandi

"Le patriotisme est maintenu en vie, artificiellement, par des symboles ici et là, qui tentent de le faire briller".

Susanna Wyatt via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - En cette fin d’année, je retourne au Maroc assez naturellement. À l’écrit, mon voyage commence ici. Au lancement de la rubrique +212 il y a quelques mois déjà, j’ai publié un premier édito dans lequel j’invitais les futur.e.s contributrices et contributeurs de la rubrique ”à redéfinir les termes d’une relation quelque peu torturée” avec le Maroc. Le faisceau de récits et d’expériences qui a progressivement façonné l’identité de +212 s’est constitué autour de cette relation avec un pays que certain.e.s. ont quitté, auquel certain.e.s sont retourné.es, qu’on regarde tantôt de loin, parfois de plus près et sous toutes les coutures. Semaine après semaine, vos écrits et les miens ont catalysé les espoirs de certain.e.s et les frustrations de beaucoup.

À la lecture des dizaines de textes que j’ai reçus pour publication, je constate que les expressions de “patrie” ou de “mère patrie” ont été utilisées à plusieurs reprises. Pas vraiment pour évoquer cet amour - vertical et absolu pour lequel on est prêt à donner sa vie - qu’est censé être le patriotisme. Elles expriment à l’inverse une forme de malaise, de cynisme ou d’amertume, des sentiments qu’on a tendance à reprocher à notre génération, souvent je crois, parce qu’on ne la comprend pas. Dans les faits, dans vos textes, une distance de sécurité avec le Maroc, physique ou symbolique, semble s’être créée comme pour se protéger, se ménager, pour contourner certaines réalités. Elle est soigneusement entretenue pour apaiser le quotidien de tout un chacun.

Si la génération précédente nous trouve parfois aigri.e.s, désillusionné.e.s, apeuré.e.s, c’est aussi parce qu’elle a vécu dans un monde avec plus de certitudes que le nôtre. Peut-être que le romantisme est mort, comme sur les tags des murs de Paris, anéanti par le cynisme de la révolution sentimentale des millenials. Ou peut-être que certains principes de développement personnel ont fait leur chemin au point qu’ils s’appliquent désormais à l’amour que l’on peut porter à son pays: urgence de se défaire des relations toxiques, aspiration à plus d’équilibre dans le don de soi et ce qu’on reçoit en retour, etc. Ou peut-être qu’on est tout simplement moins cons ou plus lucides. Quoi qu’il en soit et à l’inverse de nos machines, le patriotisme, dans ce qu’il a de dévoué, d’inconditionnel et d’infini, semble souffrir d’obsolescence, non programmée.

Cette obsolescence est particulièrement combattue dans le discours, pas vraiment dans les actes. Le patriotisme est maintenu en vie, artificiellement, par des symboles ici et là, qui tentent de le faire briller, souvent en opposition au nationalisme et aux extrémismes qui font peur, surtout en ce moment. Il est exalté dans le sport, quand les équipes gagnent, démonté en pièces détachées à chaque défaite. Il se résume tristement à un patriotisme d’occasion, d’exception, qu’on a du mal à poser dans l’absolu parce qu’abîmé à chaque scandale qui éclate au grand jour.

La “mère patrie” du latin patria (“terre des aïeux”) dérive en réalité de pater (“père”). Qu’on fasse référence à l’un ou à l’autre, ce qui compte ici c’est que le patriotisme fait de nous des enfants. Or les enfants ont grandi et certains ont choisi de devenir adultes. Les adultes rêvent encore et aiment encore, mais ils sont exigeants. Ils croient moins aux histoires et plus aux mensonges. Ils attendent qu’on leur rende des comptes. Avec leur pays, ils aspirent à une relation non-abusive, plus juste et plus transparente. Et tant pis pour le romantisme.

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