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09/11/2018 11h:21 CET | Actualisé 09/11/2018 11h:27 CET

ÉDITO - [+212] Les citoyens invisibles, de part et d'autre de l'Atlantique

Des États-Unis au Maroc, il n'y a qu'un pas...

FADEL SENNA via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ÉDITO - Cette semaine, actualité et nouvelle saison de House of Cards obligent, j’avais envie de parler des midterms aux États-Unis. Ces élections de mi-mandat ont lieu tous les deux ans, les Américains y votent pour leurs représentant.e.s au congrès et au sénat. Dans son dernier spectacle intitulé justement “American Dream”, Gad El Maleh raconte, en anglais sur Netflix, un passage de son enfance. Son père pointant l’horizon du doigt depuis la corniche de Casablanca en lui disant que, de l’autre côté de l’océan, il y avait l’Amérique avec un grand A, ce pays de tous les possibles. Gad ironise, il imagine la situation inverse, où le papa américain et son fils n’auraient probablement pas la moindre idée de notre existence insignifiante. De notre côté de l’océan, nous sommes donc condamnés à regarder les Américains faire. Ils sont capables du pire comme du meilleur, et le prouvent au monde à chaque fois qu’il serait susceptible de l’oublier. C’est assez divertissant si on met de côté, le temps d’un instant, l’impact potentiel sur des millions d’existences insignifiantes.

Hier en l’occurrence, on les a regardé voter, à des horaires improbables qui plus est à cause du décalage horaire. Pendant les années Obama, la vidéo exquise d’une autre humoriste, Sarah Silverman, avait retenu mon attention. Elle y prenait la parole au sujet de régulations mises en place dans certains États sudistes, officiellement présentées comme des mesures anti-fraude électorale qui visaient en réalité à complexifier délibérément l’accès au vote à certaines catégories de la population - qu’elle liste en ces termes: les noirs, les personnes âgées, les étudiants et les pauvres - en invalidant pour l’occasion, l’utilisation de certaines pièces d’identité comme justificatif au moment du vote. Quelques années plus tard, ces pratiques attaquant le vote de certaines minorités, en particulier les afro-américains, sont loin d’avoir disparues, on en parle ouvertement, elles font partie des stratégies électorales, elles sont au cœur du scrutin, dans certains États comme la Géorgie, où on parle de 340.000 votants injustement rayés des listes électorales.

Dans la démocratie aux 51 étoiles, il y a bien une fraude électorale qu’on ne peut pas mettre sur le dos des Russes: l’invisibilisation, soigneusement mise en place à domicile, des parties les plus vulnérables de la population américaine, et la mise en péril de leur capacité première et essentielle à s’exprimer en tant que citoyens: le vote. Un peu tiers-monde? Je ne vous le fais pas dire.

Il était une fois, la femme de ménage qui fait quelques heures chez mes parents à Rabat. Elle a une fille, Meriem, qu’elle élève seule, et pour qui elle travaille dur, dans l’espoir qu’elle puisse avoir un avenir différent du sien. Elles vivent toutes les deux dans une petite construction rachetée à son précédent occupant dans un bidonville de Témara relié à l’eau et l’électricité. Meriem a eu 16 ans il y a quelques semaines, et a réuni les documents nécessaires pour faire une première demande de carte nationale. Pas pour s’exprimer politiquement, encore moins pour faire la révolution, juste pour exister. Elle a cru naturellement pouvoir obtenir les droits les plus basiques qui sont les siens - se faire soigner dans un hôpital, accéder à l’université, travailler légalement - autant de projets de vie pour lesquels une preuve de son identité lui sera systématiquement demandée. Sa carte nationale lui a été refusée par son commissariat local. Motif: son adresse renvoie à un habitat clandestin. Peu importe qu’elle paye ses factures d’eau et l’électricité chaque mois, qu’elle n’ait pas les moyens de vivre ailleurs ou qu’elle n’ait pas été relogée comme elle aurait dû l’être. Son existence n’a pas de valeur administrative. C’est plus simple comme ça, à quoi bon s’encombrer? Meriem a été supprimée sur papier et par la même occasion de partout ailleurs avec une violence symbolique inouïe et sans recours. Ah si, peut-être celui de la corruption pour venir achever l’humiliation qu’elle a subie.

Ce droit à la dignité, bafoué, est au cœur de la lettre que j’ai reçue cette semaine du Trumpistan. Celle qui l’a écrite a choisi de vivre aux États-Unis depuis longtemps. Elle nous parle de ces midterms de l’intérieur, depuis une position d’observatrice bien particulière, une observatrice qui n’a pas le droit de vote. Moi, je ne suis pas sûre de reprendre House of Cards tout compte fait. Ilhan Omar, Ocasio-Cortez, Sharice Davids, Rashida Tlaïb et tous ces nouveaux visages fraîchement élus me font dire que, quand la réalité dépasse la fiction, il faut suivre l’inspiration là où elle est and carry on.

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