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23/11/2018 11h:04 CET | Actualisé 23/11/2018 15h:47 CET

ÉDITO - [+212] Le royaume de la liberté

"Je me suis habituée à ce que personne ne comprenne vraiment ce que je fais parce que je ne peux pas le résumer en un mot."

suedhang via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger. 

Le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur; il se situe donc, par nature, au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite. 

Karl Marx, Le Capital.  

Lundi je me suis rendue à la mairie de mon arrondissement à Paris pour faire une demande d’attestation d’accueil pour mon frère qui prévoit une visite bientôt. Mon frère est jeune, maghrébin, diplômé et célibataire, aux yeux des consulats européens il ne peut qu’aspirer à l’émigration clandestine… Au vu de son âge et de son profil ”à risques” j’ai pensé que ce document pourrait renforcer son dossier de demande de visa Schengen là où une réservation d’hôtel à la va-vite sur Booking serait peu crédible. 

L’attestation d’accueil est presque une procédure de visa en tant que telle. L’accueillant.e doit fournir une série de documents administratifs pour justifier sa solvabilité à tous égards et constituer un dossier fourni en prenant le temps de s’occuper de cette procédure et de son dépôt en mairie à des horaires de travail.

Habituée, je dirais même formée, à la mendicité administrative, j’arrive avec tout ce qu’il faut et plus encore, comme à mon habitude. La personne responsable de cette procédure dans ma mairie consulte avec grand intérêt des factures que j’ai émises et jointes à mon dossier en tant que justificatifs de mes revenus. Elle ne comprend pas de quoi il s’agit. Elle lit une facture à voix haute, comme si elle manipulait un objet de grande curiosité au point où je me demande si elle plaisante. Je lui fais une révélation édifiante: une partie de la start-up nation n’a pas de fiches de paie! Certains travailleurs indépendants comme les micro-entrepreneurs se rémunèrent par facturation de leurs clients (qui idéalement payent ces factures). Moyennement convaincue par toutes ces nouvelles informations, elle me demandera d’ajouter à mon dossier archi-complet une déclaration sur l’honneur expliquant mon statut de micro-entrepreneuse et les modalités de ma rémunération par facture.

J’exécute machinalement cette requête administrative absurde “pour valoir ce que de droit” mais reste estomaquée par autant d’ignorance au sujet de la réalité de milliers de professionnels. A côté de moi, un artiste libanais dans une situation similaire à la mienne jette l’éponge. Je réalise que cette situation me touche peut-être davantage qu’elle ne le devrait mais je sais aussi que je suis passablement irritée par un certain nombre de réactions, commentaires, questions (quand on a de la chance) sur le travail non-salarié, ce fantasme absolu illustré par le hashtag #freelancelife et 50 nuances de café sur Instagram.

J’ai grandi dans une famille avec peu de croyances et beaucoup de valeurs, parmi lesquelles le travail, celui qui a du sens, le travail comme une forme d’engagement de soi vis-à-vis des autres. Je n’ai jamais été salariée. Quand j’ai essayé de le devenir, parce que j’avais besoin de ce statut pour obtenir une carte de séjour, l’échec fut cuisant. J’ai arrêté lorsqu’un recruteur m’a dit, en plein entretien, que ce serait un gâchis total de mon énergie, de ma créativité et de mon esprit d’initiative. J’ai tout misé sur l’obtention d’une carte de séjour “Compétences et talents” distribuée au compte-goutte, qui me permettrait de continuer mes projets librement pendant 3 ans. Quand elle m’a finalement été accordée, c’était le premier jour du reste de ma vie mais je n’avais pas mesuré à quel point encore.

Je me suis lancée dans une première aventure d’entreprenariat culturel en créant un festival. Depuis j’enseigne, j’écris pour la presse et je travaille sur mon premier roman graphique. Il y a 5 ans, quand j’ai commencé à travailler, je n’aurais jamais pu prédire que j’en serais là et je suis totalement incapable de dire où je serai dans 5 ans, la fameuse question que l’on vous pose à tous les entretiens d’embauche. Je sais juste que tout s’est joué sur les rencontres que j’ai faites et les personnes qui m’ont accompagnées dans ces projets, qui commencent toujours par une idée, plus ou moins folle, avant qu’elle ne se concrétise.

Aujourd’hui, je fais plein de choses, certains appellent ça du slashing mais je n’aime pas vraiment cette expression parce qu’elle supprime les liens entre les différentes activités. Je ne slashe pas, je connecte, bien au contraire, parce que je travaille sur des thèmes et des questions qui me passionnent, de différentes façons, sur différents formats. Chaque activité, chaque projet est un pont vers un.e autre et toute la magie réside dans ces potentialités de nouveaux liens, de nouvelles créations.

Je me suis habituée à ce que personne ne comprenne vraiment ce que je fais parce que je ne peux pas le résumer en un mot. Et ça ne m’intéresse plus d’ailleurs. Je me suis habituée à l’incontournable “Et comment tu gagnes ta vie?” qui arrive précisément après quelques questions sur mon activité professionnelle et qui peut relever d’une curiosité sincère (le business model des gens qui font ce qu’ils aiment est un sujet en soi) mais qui parfois est envoyé comme une pique de réalité, comme si j’avais besoin d’être rappelée par autrui, à mes propres considérations financières.

Je me suis habituée à ce que ma vie professionnelle et personnelle soient largement imbriquées autour des personnes qui me sont chères et celles avec lesquelles je travaille. Je me suis habituée à travailler sur WhatsApp, Facebook, Instagram, en soirée, le week-end et à oublier les jours fériés et les ponts du mois de mai parce que je vis sur un autre calendrier. Je me suis habituée à un certain usage des réseaux sociaux, qui sont, que je le veuille ou non, une partie de ma vitrine professionnelle au vu des activités que j’exerce.

Cette liberté de choix, celle de décider de faire ce qu’on aime et d’en vivre, elle coûte cher en sacrifice et prise de risque et elle demande beaucoup d’organisation, de persévérance ou d’entêtement en fonction des jours. C’est la liberté de tout faire et pas le contraire qui devient palpable aujourd’hui, portée par un contexte qui me semble ouvrir tellement de portes et de possibilités d’action, de changement et d’épanouissement dans le travail. C’est autour de cette notion de liberté que Shama Sqalli s’est exprimée pour nous raconter sa reconversion professionnelle en praticienne en hypnose. Un autre texte, de Peter Alaoui, revient sans détour sur la difficulté extrême à se saisir de cette liberté pour la faire sienne.

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