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08/02/2019 14h:44 CET | Actualisé 08/02/2019 14h:44 CET

ÉDITO [+212] Insta-tberguig et mauvais oeil: bienvenue dans la quatrième dimension

"Je ne me suis jamais véritablement considérée comme une personne superstitieuse même si j’ai longtemps eu peur d’une rencontre nocturne et fortuite avec un djinn au détour d’un siphon..."

Tim Robberts via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - Avec des années d’Insta-tberguig* à mon actif, je me suis habituée aux photos de plage de sable blanc et de mer transparente au réveil, quand le ciel qui est au dessus de ma tête, lui, hésite entre un gris qui déprime et un blanc qui aveugle. Parce que je mange aussi avec les yeux, j’ai confirmé un penchant naturel vers ce qu’on appelle désormais, avec toute la poésie qui caractérise notre belle époque, le ”#foodporn” ou la pornographie alimentaire. Oui c’est encore pire en français. Régulièrement, je vois des collections d’orteils en éventail et des solitaires scintillants exposés comme des trophées sur des mains parfaitement manucurées. A vrai dire, plus grand chose ne me choque à un stade où nous étalons plus ou moins nos vies et nos états d’âme sur les réseaux sociaux, moi la première.

Je me promenais sur mon fil d’actualité comme on inspecte son réfrigérateur, par ennui plus que par faim, quand j’ai ouvert grand les yeux devant une échographie, postée sur Instagram par une connaissance, une personne que je n’ai pas revue ou contactée depuis des années. Sur la photo, l’image de son futur bébé, un fœtus, sa taille en centimètres mais aussi le nom complet de la future maman, la date et l’heure de l’examen médical ainsi que d’autres informations restées indéchiffrables pour la non-initiée que je suis. Je me suis arrêtée sur cette image parce qu’elle ne me paraissait pas à sa place et qu’elle révélait bien plus que ma curiosité, où qu’elle soit placée, ne veuille savoir.

Si cette photo a attiré mon attention, c’est parce qu’elle a créé un bug dans mon système de valeurs, comme s’il me manquait une mise à jour. Visiblement, pour cette personne, le mauvais œil n’existe visiblement pas, ou du moins pas sur Instagram. Dans le mien, annoncer une grossesse aussi tôt et a fortiori à un grand public anonyme est inenvisageable et surtout potentiellement dangereux à cause de cette force invisible. Dans un ouvrage intitulé “La sorcellerie au Maroc” - que je me suis bien évidemment procuré – le mauvais œil est défini de la façon suivante: “Celui qui a le mauvais œil admire, touche, montre, distingue en un mot, un objet ou une personne, ne serait-ce que mentalement et aussitôt l’être vivant dépérit, meurt même quelques fois; ou bien il est victime d’un accident, les objets se détériorent, s’émiettent.”

Ce livre est la reconstitution de notes retrouvées au domicile du docteur Mauchamp, un médecin français détaché au Maroc durant la période qui précède le protectorat et assassiné à Marrakech en 1907. Son ami Jules Bois à qui on doit ce livre, dit en préface “agir en bon Français et faire acte de patriotisme humanitaire, car, en publiant ces documents nous précisons les raisons d’intervenir là bas”. Dans un Maroc précolonial décrit par Bois comme un “vieil empire anarchiste, pestilentiel et décrépi”, le docteur Mauchamp avait mis sur papier ses observations des diverses pratiques de médecine traditionnelle et de sorcellerie à l’insu des praticiens qu’ils ont été donnés de rencontrer. Colonialisme frontal, racisme assumé et antisémitisme flagrant mis à part, le texte est édifiant. Dans un grand découpage qui différencie la sorcellerie défensive de la sorcellerie agressive, Duchamp répertorie les remèdes, potions, sorts relatifs à l’amour, l’impuissance, la folie, la ménopause en passant par la syphilis et j’en passe, en évoquant diables, revenants, fantômes et démons en tous genres.

Je ne me suis jamais véritablement considérée comme une personne superstitieuse même si j’ai longtemps eu peur d’une rencontre nocturne et fortuite avec un djinn au détour d’un siphon. Quand, en grandissant, je me suis amusée à essayer de rationaliser certaines pratiques qui me paraissaient étranges, c’était seulement pour mieux comprendre que je n’avais pas besoin de me penser superstitieuse pour agir comme telle.

Le principe de précaution commence inconsciemment dès et dans le langage, par l’emploi du diminutif (khbiza, douira etc.) pour contrecarrer vanité, jalousie et illusions d’abondance. Le potentiel dévastateur d’un compliment se neutralise lui par un tbarkallah en fin de phrase. Mauchamp énombre une quantité invraisemblable d’amulettes protectrices et de remèdes tout à fait folkloriques contre le mauvais œil qui peut survenir dans diverses situations, distinguant hommes et femmes, juifs et musulmans. Le chapitre qu’il dédie au sujet se termine par la recommandation qui suit: “L’usage veut qu’on ne complimente jamais une mère sur son enfant, comme, d’ailleurs, il est imprudent de se vanter d’avoir une belle santé: on défie le sort”.

De fait, nous défions le sort tous les jours sur Internet. Si le mauvais œil n’a bien évidemment pas complètement disparu des raisonnements et des comportements dans la vie en trois dimensions, un phénomène plutôt intéressant se déroule actuellement dans l’autre, celle qui se passe sur nos écrans. Ces codes, qui nous conditionnement à envisager d’abord les externalités négatives de nos actions, la jalousie d’autrui, sont aujourd’hui bouleversés par notre utilisation des réseaux sociaux dans un espace virtuel qui semblerait fonctionner sans cette forme précise de répression morale, qui peut s’avérer castratrice. 

Sur Internet, on parle au monde entier, dans des langues différentes, à des inconnu.e.s. On parle de soi, on fanfaronne de ses succès, des ses amours, fiers de ce qu’on a accompli, de sa famille, on montre tout ce qu’on a de beau, de cher, de convoité, de savoureux parce qu’on baigne dans une philosophie différente. Ce qui peut paraître libérateur se révèle en réalité être une autre forme d’enfermement largement décrié déjà, une injonction permanente à la positivité, au bonheur, à la beauté sur fond de capitalisme dilué dans tous les aspects de la vie que l’on peut immortaliser en images.

Dans ce choc des cultures de la communication, aujourd’hui, la communication de soi m’interroge réellement. Comment communiquer de bonnes nouvelles, comment parler des mauvaises, faut-il en parler tout court? J’ai encore du mal à savoir comment me positionner, à savoir comment procéder et certaines situations me laissent un peu désemparée sur la marche à suivre. Alors, je n’ai rien trouvé de mieux jusqu’à présent que de laisser mon instinct juge parce qu’il est sans doute mon référentiel le plus fiable dans ce voyage permanent entre les dimensions.

*Tberguig sur Instagram

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