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19/10/2018 16h:45 CET | Actualisé 26/11/2018 12h:44 CET

ÉDITO - [+212] Et sinon, tu comptes rentrer au Maroc un jour?

"Aujourd’hui, ce dont j’ai envie c’est de marcher dans la rue quand je veux et où je veux, habillée comme je l’entends. (...) Ne pas gâcher mon énergie dans la perpétuation de double-standards épuisants."

Donovan Reese via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS- Quand cette question m’est posée par un.e étranger.e, elle en suit généralement une autre, de façon plutôt logique (“Depuis combien de temps est-ce que tu vis en France?”) Quand cette question m’est posée par un.e Marocain.e, elle a tendance à arriver juste après que j’aie parlé de mon travail ou raconté l’un de mes projets. J’ai alors la sensation, quelque peu désagréable, que la conversation retombe, d’un coup, comme un soufflé, et avec elle, la valeur de mes accomplissements. Peut-être parce que je les ai réalisés à l’étranger. En devises.

Certaines personnes me disent clairement que je devrais rentrer au Maroc, pour tout un tas de raisons différentes. D’autres le pensent si fort que je les entends. Comme je n’ai pas de réponse claire à la question, relativement récurrente, de mon retour, j’en ai inventé une qui est très pratique: “Je l’envisagerai peut-être si un jour j’ai une famille, mais certainement pas célibataire”. J’enchaîne avec un grand sourire qui suffit à mettre la personne en face suffisamment dans l’embarras mais pas trop non plus, et à changer de sujet de conversation.

L’argument d’autorité utilisé par les patriotes qui se font, eux, bien entendre, est vague mais bien connu: “Le pays a besoin de gens comme toi”. Dans un mélange subtil de flatterie et de culpabilisation, il vient frapper exactement là où le bât blesse. Force est de constater que cette culpabilité existe à l’intérieur de moi, et je me demande si elle ne grandit pas avec le temps. De culpabilité patriotique dirons-nous, j’ai la sensation qu’elle est en train de se transformer en manque, tout simplement. J’ai le cœur serré à chacun de mes départs sans que ça change depuis dix ans.

A chacun de mes voyages, ma grand-mère essaye de me convaincre, gentiment, avec ses propres arguments, de me réinstaller au Maroc. Nos échanges se résument à la rencontre contrariée entre “valeur confort” et “valeur liberté”, que j’ai visiblement un peu de mal à conjuguer sereinement dans ma vie. Pour ma grand-mère, c’est priorité au confort, toujours. J’aurais besoin de plus d’espace, plus de soleil, moins de travail, plus d’aide dans tout ce que je peux faire au quotidien, d’une voiture aussi, et de quelqu’un pour m’emmener où je veux parce que je ne sais pas conduire. Et le métro c’est pour les rats, pas pour moi. Pourtant, ma liberté je ne la vois pas au volant d’une voiture, en tous cas pas dans un contexte où il n’y a pas d’autre choix concret pour se déplacer en sécurité.

Aujourd’hui, ce dont j’ai envie c’est de marcher dans la rue quand je veux et où je veux, habillée comme je l’entends. Rencontrer un.e inconnu.e et lui parler sans risque. Manger et boire ce qui me plait, faire de ma vie ce dont j’ai envie et ne pas gâcher mon énergie dans la perpétuation de double-standards épuisants. Bien sûr que c’est un idéal que je n’ai toujours pas atteint, mais j’y aspire profondément. Ces arguments peuvent paraître dérisoires, mais ils sont bien là et j’ai appris à accepter la place centrale qu’ils ont dans ma vie.

Petite, je me suis imaginée voyager partout dans le monde, portée par une curiosité de toujours. Je suis aujourd’hui confortée par de plus en plus de facilités pratiques à découvrir de nouveaux endroits. Cette appétence et ce privilège, je les partage avec Salma Miss et Asmaa Guedira, deux femmes qui ne tiennent pas en place. Deux nomades, en plein questionnement quant à la (re)définition d’un chez soi et de leur rapport au pays qui nous a vues naître. Elles nous racontent leurs départs, avec ou sans retour.

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