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30/11/2018 13h:41 CET | Actualisé 30/11/2018 16h:28 CET

ÉDITO- [+212] Violences faites aux femmes: ce que nos témoignages nous ont appris

"Écrire une fiction est une chose. Témoigner, toujours à l’écrit, d’une expérience vécue, en est une autre."

Westend61 via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Ils parlent tous comme des animaux

De toutes les chattes ça parle mal

2018 j’sais pas c’qui t’faut

Mais je suis plus qu’un animal

Balance ton quoi, Angèle

Brol, 2018.

 

PARIS - J’ai récemment eu la chance de prendre part à un atelier d’écriture féminin et ce pour la toute première fois. Dans le cadre de la campagne #OrangeTheWorld menée par UN Women contre les violences faites aux femmes, le mouvement #ZankaDialna a organisé une série d’activités et de performances à l’occasion de la journée internationale de l’élimination de la violence à l’égard des femmes. #ZankaDialna (la rue est à nous) est une initiative marocaine, artistique, citoyenne et spontanée dont l’objectif est de rendre aux femmes leur place dans l’espace public et de lutter contre les violences qui leur sont faites en utilisant l’art comme principal vecteur. L’atelier parisien auquel j’ai pris part a eu lieu dans un contexte particulier: le lendemain de la très réussie marche #Noustoutes contre les violences sexuelles et sexistes et de la très médiatique manifestation interdite des “Gilets jaunes” sur la plus belle avenue du monde ou du moins la plus chère du Monopoly.

Écrire une fiction est une chose, j’y consacre actuellement une bonne partie de mon temps. Témoigner, toujours à l’écrit, d’une expérience vécue, en est une autre. La première partie de l’atelier consistait à revenir sur une expérience de violence, verbale ou physique, subie dans l’espace public, en la couchant sur papier; la seconde à imaginer un espace public apaisé, sécurisé, dans lequel chacune d’entre nous aimerait vivre et circuler.

La spécificité du groupe de personnes réunies ce jour-là résidait dans leur double référentiel en termes d’espace public. Un dehors marocain, un dehors français et avec eux un dédoublement des réflexes de protection, d’anticipation, de défense aussi. En revanche, rien d’original dans la data de ce groupe: 9 participantes sur 10 avaient déjà été victimes de violence dans la rue, verbale ou physique. Ici ou ailleurs. Ici et ailleurs.

J’ai dû réfléchir à quelle histoire j’allais raconter parce que j’avais le choix et j’étais loin d’être la seule dans ce cas. J’aurais pu parler du jour où un homme m’a agressée verbalement et menacée de mort dans un bus, de la fois où un homme m’a craché dessus dans le métro ou d’une autre fois encore, lorsqu’un homme m’a mis son poing et ses grosses bagues dans le visage en plein Paris, en plein jour. Si j’avais voulu raconter une histoire un peu exotique, j’aurais pu choisir celle où un touriste américain m’a mis une main aux fesses dans un restaurant huppé de la Havane parce qu’il n’a vu dans mon apparence physique qu’une potentielle prostituée cubaine dont il pouvait disposer sans se poser la moindre question. J’aurais pu également revenir sur toutes les fois où on m’a mal regardée, fait des commentaires désobligeants, arrêtée, suivie dans la rue, insultée dans les langues que je parle et celles que je ne parle pas ou encore harcelée pour une raison supposément phallique comme, tout bêtement, avoir l’inconscience de manger un éclair au chocolat, une banane, une glace ou un sandwich dans la rue.

Aujourd’hui ce ne sont pas les détails de ces histoires qui comptent pour moi mais cette impression de ressassement. Au vu de celles que nous avons partagées ensemble, c’est plutôt leur nombre qui m’intéresse et ces déjà-vus, déjà-entendus, qui sont glaçants. Aujourd’hui, je n’utilise pas la voix passive de façon délibérée parce que c’est autour de ces agresseurs que je choisis de conjuguer mes verbes et les actions qui en découlent. Dans tous ces témoignages, des déclinaisons d’une même histoire, une histoire de respect. Des émotions communes se sont dégagées lentement: honte, culpabilité toujours là et une colère qui brûle vivement contre ce sentiment d’impunité qui est probablement la manifestation la plus évidente d’une violence révoltante parce que tellement confortable pour ceux qui la propagent.

Témoigner d’une expérience vécue est une chose. Partager une expérience subie dans un contexte bienveillant, sans jugement ou mépris en est une autre. Cette semaine, +212 fait de la place à ces témoignages. Ils sont anonymes, ils ont été écrits pendant l’atelier et retranscrits à chaud pour être publiés et pousser jusqu’au bout l’exercice de restitution, d’acceptation et de partage. Ces textes ne sont pas agréables à lire et ce n’est pas le but. Dans le meilleur des cas vous les trouverez révoltants et ils vous mettront probablement mal à l’aise. Dans le pire des cas, ils sembleront familiers, d’une banalité affligeante.

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