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02/11/2018 10h:53 CET | Actualisé 26/11/2018 12h:48 CET

ÉDITO- [+212] Big Little Lies

"Nous produisons peu de films, nous nous voyons donc peu au cinéma, nous sommes peu représenté.e.s".

Wiame Haddad/Memento Films Distribution

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - Cette semaine, j’ai eu la chance d’interviewer la réalisatrice de “Sofia” pour +212. Dans son premier long-métrage, primé au dernier festival de Cannes, Meryem Benm’barek dépeint un Maroc complètement déchiré, à travers ses personnages féminins: Sofia et Léna. Les deux cousines sont séparées par un gouffre social béant, dans lequel viennent s’abîmer violemment les idéaux de Léna. Sofia, elle, va y chercher en profondeur pour frapper à son tour, refusant catégoriquement d’être le dernier maillon de la chaîne de victimes à laquelle
elle appartient de par sa classe sociale. Sa détermination est étourdissante, son tour de mariée sur la ammariya (1) m’ a donné le vertige. Le cynisme du film frappe indéniablement là où ça fait mal, en plein milieu d’une société effondrée.

“Sofia” a été encensé par la presse française, j’ai donc demandé à Meryem Benm’barek quelles avaient été les réactions qu’elle avait pu percevoir de la bourgeoisie marocaine, celle-là même qui est critiquée dans son film. Elle m’a parlé d’un certain déni à vouloir regarder le film en face, un refus d’en accepter la portée politique et sociale, elle a regretté la vacuité du débat cinématographique avec les plus aisés, qui au Maroc, fréquentent peu les salles obscures. Elle m’a parlé de certaines réactions, qui s’accrochent à des détails,
comme le niveau de français de Sofia ou le fait qu’elle sorte en djellaba, considérés comme trop clichés pour certains.

Ces deux derniers points ne m’avaient pas échappé quand je suis allée voir “Sofia” il y a quelques mois à la reprise de Cannes. Lorsque Meryem Benm’barek les a mentionnés, ils me sont revenus d’un coup et je me suis demandée pourquoi, moi aussi, j’avais été passablement irritée par ces détails, au delà de mes considérations purement cinématographiques au sujet d’un film qui m’a touchée.

Je suis partie d’un constat simple: nous produisons peu de films, nous nous voyons donc peu au cinéma, nous sommes peu représenté.e.s . Par ailleurs, nous sommes rarement le public prioritaire des objets culturels que l’on consomme. C’est pourquoi, opère à mon sens, un mécanisme assez naturel, d’identification par défaut à des personnages de fiction qui ne nous ressemblent que partiellement.

Devant la série “Big Little Lies”, qui plante son décor en Californie, je revois des choses familières: des femmes aux vies d’apparence si lisse qui circulent exclusivement en 4x4 devant l’école, en compétition pour le prix de la meilleure maman, dans un jeu permanent où tous les coups sont permis. L’une d’entre elles, Céleste, incarnée par Nicole Kidman, est victime de violence conjugale mais enfermée dans une cage dorée. Une autre, Jane, parce qu’elle est mère célibataire avec peu de moyens, fait constamment l’objet de méfiance voire d’attaques dans cet environnement qui lui est si hostile du fait de sa différence. 

Ces efforts mobilisés, de façon plus ou moins consciente, pour se rapprocher de personnages différents de soi, finissent par nous rendre réceptifs, sensibles, à des histoires, des vécus, des traditions qui peuvent ressembler aux nôtres sans être exactement les mêmes, notamment dans nos considérations bourgeoises. Mais je réalise que, paradoxalement, cette situation de manque de représentation, a créé un luxe. Celui de choisir ce que l’on veut bien voir de soi-même chez les autres.

Quand un artiste décide de représenter un groupe auquel on appartient, ce n’est pas forcément agréable, ou flatteur. Être renvoyé à sa propre image, sans détour peut être une expérience malaisante voire violente, surtout quand on en a peu l’habitude. Que l’on ait aimé le film ou pas n’est pas le débat, ces critiques superficielles qui tentent de supprimer le message réel d’une œuvre comme “Sofia” sont peut-être à interpréter comme des mécanismes de défense face à l’attaque de certains privilèges. Tout simplement.

L’avènement d’un cinéma d’auteur.e.s et plus largement celui d’une nouvelle génération d’artistes qui ne nous laisse pas d’autre choix que celui d’être secoués vient perturber une certaine vision de l’art serait là uniquement pour plaire et flatter, critiquer les autres mais jamais soi-même. La tendance me paraît plutôt saine: elle vient confirmer la force de la fiction qui raconte, représente, dénonce, critique, dérange et de cette façon prépare le
terrain du changement social.

(1) Chaise ou plateau à porteurs, élément essentiel d’un mariage marocain traditionnel.

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