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21/04/2018 19h:40 CET | Actualisé 21/04/2018 19h:41 CET

Écologie: Silence, on tue

"Les paysages marocains sont des reliques, des monuments naturels qui, une fois éradiqués, ne peuvent plus être reconstruits. Il est donc urgent de les préserver et de veiller à régénérer ce qui peut l’être."

Julian Schaldach / EyeEm via Getty Images
Région d'Ifrane. 

Nous sommes en guerre. Une guerre d’un nouveau type, qui n’a pas besoin d’Etat-Major ni de mobilisation générale. Elle s’en prend à l’air que nous respirons et à l’eau que nous buvons. Elle veut détruire nos montagnes et nos vallées pour y semer la mort et les regrets. Et le plus dur à admettre est que l’ennemi est intérieur car il n’y a personne d’autre à accuser que nous-mêmes. Par omission et ignorance, nous laissons faire une attaque massive et impitoyable dont le but ultime est la désertification complète du pays.

La déforestation et la défiguration des espaces ne datent pas d’hier. Il y a bien longtemps que les plages, les zones humides, les vergers et autres jardins agricoles marocains sont sous pression. Au Maroc comme ailleurs, l’homme a détruit la nature au nom du progrès et du bien-être économique. Ici ou là, il a eu l’intelligence de façonner des “paysages culturels” comme les magnifiques jennane du Saïs qui garantissent la survie de milliers de familles et le maintien d’une grande biodiversité (oiseaux, insectes et plantes).

Depuis trente ou quarante ans, nous assistons à une accélération de la destruction et à une transformation des menaces qui pèsent sur l’écosystème. L’impensable a déjà eu lieu: la perte irrémédiable d’espèces, de milieux fragiles et de paysages. Des arbres comme le genévrier sont en voie de disparition, le cèdre est en train de tirer sa révérence et de quitter la partie orientale et méridionale de l’Atlas, même l’arganier recule fortement. Il suffit de faire la route entre Temara et Tamesna (près de Rabat) pour saisir l’ampleur du désastre: on urbanise des territoires à vocation forestière, on utilise les vestiges de la forêt comme déchetterie, on donne carte blanche aux éleveurs d’ovins et de caprins pour traverser en long et en large des zones qui ont grandement besoin de repos biologique. En l’espace d’un siècle, la Maamora a vu sa superficie divisée par deux.

Des monuments naturels à préserver 

Une des spécificités du Maroc est que nos écosystèmes sont des survivants d’une époque révolue où il pleuvait beaucoup. Il y a 3000 ans, le Sahara a perdu son aspect de savane verdoyante pour devenir désolation; la biodiversité marocaine est alors rentrée en résistance, admirablement abritée par l’Atlas qui repousse un à un les assauts de l’aridité. Jusqu’aux années 1950, il y avait des crocodiles dans la vallée du Draa, vestiges de l’époque où le Maroc était “tropical”. On peut dire de même des lions de l’Atlas et de plusieurs espèces végétales comme l’arganier ou l’acacia.

Le pays a gardé des écosystèmes qui ne pourraient plus surgir spontanément sous les conditions climatiques qui sont les nôtres depuis l’Antiquité. La Maamora, les cédraies d’Ifrane et les forêts de sapin du Rif sont des rescapés et des messagers d’une époque ancienne de l’histoire biologique du Maroc. Elles se sont adaptées aux nouvelles règles du jeu climatiques en se repliant sur soi, en perdant en densité et en abandonnant les versants les plus secs. Si on les blesse, elles ne sont pas capables de se régénérer car elles sont à bout de souffle. Elles n’ont tout simplement pas les conditions minimales d’humidité et de température ni les nutriments nécessaires pour renaître.

Les paysages marocains sont des reliques, des monuments naturels qui, une fois éradiqués, ne peuvent plus être reconstruits. Il est donc urgent de les préserver et de veiller à régénérer ce qui peut l’être. Or, nous faisons exactement l’inverse et y déployons un acharnement de tous les instants.

Les conséquences sont palpables et peut-être irréversibles. L’Atlas a de plus en plus de mal à accomplir sa mission de château d’eau du Maroc car ses pentes sont dénudées ou couvertes de forêts d’arbres morts, fruits de pratiques sylvicoles et pastorales absurdes. C’est ainsi que la nappe phréatique à l’est de Fès s’est enfoncée de plus de 100m depuis les années 1980. Autrement dit, là où on trouvait l’eau à deux ou trois mètres de profondeur, il faut faire appel à des sondes qui atteignent les cent voire deux-cent mètres pour arracher le précieux liquide qui ruisselle des pentes de l’Atlas. Cette réalité reconnue par les autorités (ce sont des chiffres officiels) ne suscite pourtant aucune réaction sérieuse. On continue à piller la nappe phréatique au nez et à la barbe des moukadem et autres élus locaux. Dans ma région d’origine, sur les contreforts du Moyen Atlas, mes voisins pompent l’eau douze heures par jour; les moteurs tournent tant que le soleil brille et alimente les panneaux photovoltaïques. C’est la fête! Le secteur agricole qui ne paye pas d’impôts est autorisé à piller les ressources hydriques gratuitement et au mépris du bon sens. Bien entendu, tous les exploitants ne sont pas logés à la même enseigne et “sucer” la nappe à plus de cent mètres de profondeur est le privilège d’une minorité. En tout cas, cette minorité détruit le patrimoine de tous dans son projet fou de vouloir exporter fraises et pastèques (très exigeants en eau).

Intervenir avant qu’il ne soit trop tard

Quelles solutions pour limiter les dégâts et ne pas être reconnus par l’Historie comme la génération qui aura transformé le Maroc en un désert de palmiers stériles?

Il faudrait arrêter de tourner le dos aux populations locales et cesser de proposer des politiques qui ignorent jusqu’à leur existence. Si les habitants d’Azrou et Khenifra coupent les cèdres illégalement, il serait peut-être bon de les payer pour changer d’activité et ranger les tronçonneuses. Le paysan marocain peut devenir le vrai partenaire de la protection de l’environnement. Il a entre ses mains le pouvoir de sauver ce qui reste de nos forêts à condition qu’on l’intègre dans l’équation une bonne fois pour toute.

Le secteur privé a toute sa place pour aider les pouvoirs publics à protéger les réserves naturelles et les écosystèmes fragiles. Pourquoi ne pas confier une partie de la Maamora ou de la forêt de Benslimane à une grande branque ou un opérateur télécoms? Ils pourraient en assurer la “maintenance” et le gardiennage sous la houlette des Eaux et Forêts. En contrepartie, les acteurs privés auraient droit à des crédits d’impôts.

Les Eaux et Forêts méritent un meilleur équipement (drones et avions légers d’observation) et surtout une plus grande protection lors de la réalisation de leur mission. J’appelle de mes vœux à la création d’équipes commando (une sorte de police des parcs naturels) composées de fonctionnaires forestiers, armés et entraînés pour mener des opérations sensibles comme des embuscades et des interceptions de chargement de bois et de sable.

Allons-nous attendre l’assèchement d’un grand barrage comme El Wahda ou l’extinction du cèdre de l’Atlas pour lancer un plan d’urgence? La nature, bien plus que l’économie et les infrastructures, ne tolère pas la mauvaise gouvernance. Quand on rate le dernier train, il n’y a plus grand-chose à faire à part pleurer le paradis perdu.

Note de l’auteur: L’essentiel des données scientifiques cités dans cet article proviennent de l’excellent portail marocain : www.ecologie.ma

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