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02/07/2019 08h:52 CET | Actualisé 02/07/2019 08h:52 CET

Du commerce à l’art, une originalité algérienne

Zedam Nabil

Depuis quelques mois, nombreux sont ceux qui rendent grâce à l’Algérie pour une originalité en effet très digne d’éloge : avoir inventé une forme de révolution pacifique, qui ne veut pas verser de sang. Et en effet si l’Algérie fascine, c’est qu’elle va parfois, ou souvent, à l’encontre des idées reçues : on voudrait en prendre un exemple qui en fait est double, et qui concerne la création récente de deux musées, à Alger et à Oran.

Le premier s’appelle le MAMA= Musée d’art moderne d’Alger, le second sur le même modèle est le MAMO = Musée d’art moderne d’Oran. Leur point commun est l’origine de l’espace dans lequel ils se sont installés, car il s’agit de lieux qui avant de devenir musées étaient des grands magasins, galeries commerciales non sans prestige, néanmoins vouées au commerce et non à l’art, et c’est sur cette évolution qu’il faut insister, car elle va à l’inverse de ce qui est le cas le plus fréquent à notre époque : l’utilisation commerciale de lieux qui autrefois n’étaient nullement destinés à faire gagner de l’argent, et qui si l’on peut dire ont été “marchandisés”.

Ainsi fonctionne l’économie capitaliste, qui ne cache d’ailleurs pas son unique intention : tirer bénéfice de tout au sens le plus matériel du mot, faire du profit, mettre de plus en plus de marchandises en circulation, ce qui veut dire (et ce n’est pas accessoire mais essentiel) créer des lieux où ces marchandises pourront être exposées et vendues. La multiplication des “grandes surfaces” ou autres appellations qu’on peut leur donner (centre commercial, “mall” en anglo-américain) est un des faits les plus voyants de notre époque et s’il commence à être décrié par quelques avant-gardistes, il n’en a pas moins toutes les faveurs du grand public.

Pour rendre hommage aux deux musées algériens qui viennent d’être cités, il faut préciser un peu ce qu’on leur doit. Dans l’ordre chronologique, c’est le MAMA qui est premier, ayant été créé en 2007, et inauguré par Madame Khalida Toumi, alors Ministre de la culture. Le moment était d’autant plus opportun qu’on était en pleine année “Alger, capitale de la culture arabe”. En fait la création du Musée déborde cette notion et se situe un peu autrement puisque l’origine du bâtiment remonte à la période coloniale, au début des années 1900 ; mais ce qui s’appelait alors les Galeries de France est devenue après l’Indépendance les Galeries algériennes : bel exemple de ce que Kateb appelait un “butin de guerre” parfaitement légitime.

A cause de ses origines commerciales, le lieu se trouve en plein centre d’Alger et sur une rue dont les boutiques continuent à attirer une masse d’acheteurs ; c’est un immense avantage pour un musée que de ne pas être isolé, et le fait est assez rare pour être mentionné. Mettre l’art au cœur des villes, on ne peut qu’approuver un tel projet.

La création du MAMA, par la restauration d’un bâtiment existant et non par la construction d’un nouveau bâtiment, mérite elle aussi des éloges, car elle va contre l’immense gaspillage qui caractérise notre époque, où l’on n’hésite pas à raser des bâtiments même s’ils sont d’une valeur historique incontestable pour en  construire d’autres—et allez donc, ça fait “marcher le commerce !”. Rappelons que le MAMA a été classé Monument historique en 2008, et il le mérite bien.

Pour ce qui est du MAMO, d’Oran comme son nom l’indique, il est plus récent puisqu’il a été ouvert en 2017, mais il a beaucoup de points communs avec la MAMA puisque le bâtiment  a été créé par consolidation et restauration des anciennes galeries commerciales d’Oran. L’Algérie était alors en plein dans la crise économique qui continue de plus belle actuellement, ce qui explique que l’ouverture d’un nouveau musée ait été critiquée au nom d’autres urgences jugées plus importantes en ce moment.

C’est évidemment l’occasion de retrouver un vieux débat sur la place de l’art en période de révolution et de rappeler des formules aussi fortes que vraies, telles que “L’homme ne vit pas que de pain” qu’on prête à Jésus-Christ lui-même et qui est rapportée par les Evangiles, mais qui a été utilisée dans le contexte de la révolution russe et fut l’objet de nombreux débats. 

En tout cas, tout comme le MAMA, le MAMO fait parler de lui par la qualité de ses expositions. Pour chacun de ces deux lieux, en ce début d’été 2019, on en évoquera une seule. Le MAMA est intéressant en ceci qu’il ne se limite pas aux arts plastiques, mettant aussi en valeur la musique si chère aux Algériens. Dans cet esprit, il propose sous le titre “Planète Malek” une rétrospective du grand compositeur Ahmed Malek, mort en 2008, après avoir créé les plus belles musiques de films algériens dans les années  1970-1980. Cet hommage est une très belle idée et c’est un véritable manifeste que de l’organiser en pleine effervescence révolutionnaire.

Le MAMO, qui s’applique à mettre en valeur les artistes algériens contemporains, a porté son choix sur Sadek Rahim, artiste oranais mais en passe de devenir international, qu’on pourra donc voir également cet été.  Le communiqué de presse qui en fait l’annonce est extrêmement prometteur : même en pleine canicule, on devrait s ’y précipiter : “Installations, sculptures, photographies, dessins, vidéo, près d’une trentaine d’œuvres de tous médias, toutes produites spécifiquement pour l’exposition, auscultent l’histoire de l’Algérie…”.

En Algérie, l’art ne perd pas ses droits, quoi qu’il en soit des événements non au sens des années 1954-1962 mais au sens de 2019 : “Les artistes avec nous”, voilà un bien joli mot d’ordre, qui d’ailleurs a déjà été entendu.