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29/04/2019 12h:06 CET | Actualisé 29/04/2019 12h:06 CET

Drame des ouvrières agricoles: l’indignation ne suffit pas

Nous sommes tous coupables de se laisser faire et laisser aller. Nous sommes tous coupables de l’affaiblissement de l’État car nous sommes aussi l’État...

Facebook/ Chihed Didi Boughedir

À chaque drame dont sont victimes les ouvrières agricoles, transportées dans des conditions indignes -et il y en a eu un certain nombre depuis ces dernières années-, beaucoup d’indignation et un défoulement collectif certes compréhensible mais qui risque de ne durer que quelques jours; le temps qu’une autre actualité sordide le fasse oublier en attendant le prochain drame. 

Il y a pourtant et ce depuis octobre 2016, un protocole d’accord signé entre quatre parties: Ministre de la femme, l’UGTT, l’UTICA pour les transporteurs et l’UTAP pour les agriculteurs. Ce sont ces quatre signataires qui doivent, de mon point de vue, assumer solidairement, l’entière responsabilité de ces drames dont sont victimes les ouvrières.

 

En effet, une fois le protocole signé, chacune des parties doit en assurer l’exécution et le suivi, chacune dans son domaine et veiller à sa mise en œuvre sans quoi l’engagement n’est qu’affichage et chacun des signataires y perd en crédibilité.

Pourquoi ce protocole est-il resté lettre morte? Pourquoi aucunes des parties signataires ne s’est manifestée durant ces trois années pour, au moins informer et au mieux dénoncer les blocages. Les corps intermédiaires ont autant de responsabilité que l’État dans ce drame et l’on est en droit de questionner tout le monde. Y a-t-il eu un calendrier pour la mise en conformité du dispositif?  Y a-t-il eu un suivi et lequel?  Quel a été le rôle de chacun des signataires depuis la signature du protocole? En écho à ces questionnements, on a la nette impression que les signataires se sont contentés d’apposer leur paraphe comme si cela suffisait pour régler la question.

Dans une sorte de démission collective qu’on observe malheureusement en Tunisie face aux multiples difficultés que rencontre notre pays, rejeter la responsabilité sur les autres devient la règle et se renvoyer la balle à chaque drame et chercher le coupable ailleurs que dans ses propres fautes deviennent le sport favori de beaucoup.

Pour mettre en œuvre le protocole, chaque partenaire avait un rôle déterminant dont dépend la réussite ou pas du dispositif pour lequel il s’est engagé. Il devait y avoir des échéances de prévues pour que le dispositif puisse se généraliser à l’ensemble du territoire, l’État devant engager toute la chaine de l’exécutif à l’échelon national et local avec une feuille de route claire et des sanctions applicables par les forces de police et garde nationale.

Je serai curieuse de voir un récapitulatif détaillés des actions entreprises et leur suivi pour enfin comprendre où se situe les défaillances. Même si je crains que tous les maillons de la chaine sont défaillants et que les signataires du protocole n’aient rien fait.

De l’UGTT à l’UTICA en passant par l’UTAP, personne ne semble avoir fait ce qu’il devait pour que pareil drame ne se reproduise plus.

Je n’ai pas entendu une seule voix parler concrètement de ce qui a été fait et ce qui ne l’a pas été. Combien de camions verbalisés à ce jour, quel taux de couverture du dispositif…. Je n’ai pas entendu un seul concerné pointer les défaillances avec une proposition pour rectifier les choses, …. Quelles sont les actions entreprises par l’UTAP pour mettre fin aux abus des agriculteurs (inégalité salariale, condition de transport, condition de travail,...)? Quelles sont les propositions du gouvernement pour mettre fin à ce système féodal de l’organisation du travail et pour rompre avec un modèle inventé il y a plusieurs décennies et qui maintient un pan entier de l’économie du pays dans l’informel? Des salariés sans droit car saisonniers et ne pouvant vivre décemment de leur travail.

J’ai lu pas mal de post sur les réseaux sociaux s’indignant, accusant et désignant le ou les responsables de ce drame, mais derrière plusieurs réactions on peut déceler par moments de la condescendance et du mépris de classe.

De l’ex-secrétaire d’État par exemple qui justifie ce mode de transport nécessaire pour maintenir des coûts bas et incarne la pensée d’une partie de tunisiens qui justifie les inégalités et considèrent l’exploitation comme quelque chose de normal, à la confusion intellectuelle, d’une journaliste de la chaine “Wataniya” qui estime que l’égalité dans l’héritage est une revendication des bourgeoises et ne concerne en rien les rurales.

Facebook/Faten Kallel
Publication de l'ex-secrétaire d'État à la jeunesse, Faten Kallel.

 

L’une et l’autre des réactions occultent l’essentiel. Si le taux de pauvreté des femmes dans les ruralités est élevé, c’est d’une part en raison de l’inégalité de partage des ressources qui passe en grande partie par l’héritage et que seules 5% des femmes détiennent la terre alors qu’elles représentent plus de 70% des ouvriers qui la travaillent. Les femmes sèment et les hommes récoltent.... 

Si les femmes sont aussi pauvres c’est aussi parce qu’elles sont exploitées et maintenues dans un sous statut de travailleuses sans droit avec la complicité de toute la chaine d’exploitation avec la bénédiction des pouvoirs publics. 

Il y a urgence à sortir de “ce mode d’expression” qui privilégie l’usage des “aigus”: à qui crier le plus, à qui s’indigner le plus. Les “hurlements” sur les plateaux de télé sont un baromètre de populisme qui cache une responsabilité collective dans la crise que vit le pays, mais aussi un sentiment d’impuissance. 

Nous sommes tous coupables de se laisser faire et laisser aller. Nous sommes tous coupables de l’affaiblissement de l’État car nous sommes aussi l’État, beaucoup d’entre nous y travaillent et on y contribue tous.

Nous sommes tous coupables de l’enlisement de la situation car on s’est contenté d’observer son voisin sans se regarder en face avant. Les gouvernements qui se sont succédés depuis 8 ans portent une grande part de responsabilité car ils n’ont jamais réussi à fédérer, à redonner de l’espoir, à être crédibles, ils se sont contentés de brasser du vent et reconduire les mêmes politiques destructrices.

Le temps “des communiqués”pour exprimer son indignation est révolu, il est temps de passer à l’action. Nous sommes en capacité de redresser la situation car nous sommes la majorité. Sortons de notre silence, de notre léthargie pour devenir des “citoyens acteurs” de leurs vie, refusons que l’arbitraire, le clientélisme, la corruption, l’incompétence, règnent sur nos vies et nous enferment doucement dans le monde des “soumis” condamnés à “subir”.

Vous voulez du changement, soyez ce changement. Traquez les infractions et signalez toutes atteintes. Harceler les postes de polices en relevant les infractions pour les obliger à faire leur boulot. Harceler les ministères, les administrations à chaque dépassement, lenteur, pratique clientéliste, etc. refuser les passe-droits et exprimer votre refus.

Une des phrases que l’on entend le plus en Tunisie quand on fait observer une incivilité est “Ennas elkull taamel hakka” (“Tout le monde fait ça”). Une phrase qui coupe tout élan, qui exprime une résistance à rompre soit même avec ce laisser-aller généralisé.

Faisons tous pour que la phrase qui s’impose dorénavant soit: “Mouch ala kifou” (“Ce n’est pas selon son bon vouloir”).  Donnons sens au mot “dignité” à laquelle nous aspirons.

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