MAROC
23/04/2019 16h:21 CET | Actualisé 23/04/2019 16h:22 CET

"Ce que j'ai vu à Kelâat M'Gouna me rappelle les camps de réfugiés palestiniens en Syrie" (PORTRAIT)

Médecin d'origine palestinienne né en Syrie, Dr Samir Abou Hamed a accompagné mi-avril une caravane médicale venue soigner les habitants de Kelâat M'Gouna.

Réda Sentissi./Salut'R

SANTÉ - Le 16 avril dernier, une caravane médicale traversait la France et l’Espagne pour s’installer dans la vallée des roses, à Kelâat M’Gouna, dans la province de Tinghir. À son bord, l’association qui a lancé l’initiative, Salut’R, ses bénévoles, dont trois infirmières et un médecin, Dr Samir Abou Hamed. Ce neurologue exerce à l’hôpital de Dreux, non loin de Paris, et il est de ceux dont le parcours détonne. De l’arrivée de ses parents palestiniens en Syrie, au jour où il est devenu médecin jusqu’à son intégration en France, Dr Samir Abou Hamed est revenu sur son itinéraire avec le HuffPost Maroc

Ce 16 avril, au matin, l’association Salut’R s’affaire à tout mettre en place pour accueillir les habitants de la région qui veulent consulter ou se faire soigner. Dans un dispensaire situé à quelques kilomètres de la ville des roses, chaque jour, deux infirmiers reçoivent les patients qui viennent parfois de très loin. Aujourd’hui, c’est Dr Samir Abou Hamed qui, avec un médecin de l’hôpital de proximité, proposera son expertise. C’est la deuxième fois qu’il vient ici. “J’ai rejoins Salut’R par hasard, nous explique-t-il avant que la caravane médicale ne soit officiellement lancée. Une infirmière m’a informé que l’association avait besoin de médecin. J’étais libre, je suis venu”. 

C’était il y a tout juste un an. Même association, même lieu et une découverte qui l’a marqué. Chez les habitants de Kelâat M’Gouna, Dr Samir Abou Hamed a retrouvé hospitalité et mentalité qu’il n’avait pas vues depuis longtemps. “Il sont très pauvres, ils n’ont presque rien. Mais ils sont gentils, ouverts. Tous très pratiquants mais tous très ouverts”, dit-il. Chez eux, il n’y a pas de frontières même s’ils n’ont pas eu la chance de voir le monde, remarque le docteur. “La femme tend la main pour saluer. Quand elle se fait examiner par moi, qui suis un homme, il n’y a jamais de problèmes, elle se déshabille. Alors qu’en France, avec les femmes maghrébines, il y a parfois des frontières. Là-bas, c’est l’islam politique. Ici, la religion est quelque chose de commun, comme manger, dormir”.

Un réfugié palestinien en Syrie`

Kelâat M’Gouna lui rappelle son passé, et les camps de réfugiés palestiniens en Syrie dans les années 70. “Les habitants étaient pareil, ils pratiquaient l’islam de façon simple et ouverte. Par exemple, ma mère a toujours fait la bise aux amis de mon frère. La religion ne mettait pas de frontières non plus, là-bas”. Les parents du docteur se sont réfugiés en Syrie en 1948. D’abord à Damas, la capitale, puis à Lattaquié, ville côtière de la Méditerranée. Là-bas, il y avait un camp consacré aux réfugiés palestiniens, Latakia. ”Ce n’étaient pas des tentes, souligne Dr Samir Abou Hamed. C’était un véritable quartier, avec des maisons, mais on appelle cela quand même un camp”. Il s’étendait sur 1 kilomètre de longueur et 1 kilomètre de largeur. 

C’est à Latakia que le médecin a commencé son parcours scolaire. Après le brevet, il rejoint un quartier périphérique de Lattaquié pour y passer ses études secondaires. “Je suis ensuite rentré en faculté de médecine, de 1982 à 1988. Et j’ai fait une spécialité de 3 ans en médecine généraliste”, raconte-t-il. En même temps, de 88 à 92, il devient médecin de son quartier. Une expérience particulière. “Cela crée beaucoup de relations avec les gens. On n’est plus totalement médecin, on est plus. Quand je visitais un patient, je ne comptais pas le temps. Je faisais l’examen puis je m’installais au salon. On partageait des fruits, du thé, des gâteaux, on parlait de tout”, se souvient-il. Le temps ne compte pas, et l’argent non plus. A cette époque, Dr Samir Abou Hamed ne fait payer que la moitié de la consultation aux bénéficiaires du camp. L’autre moitié vaut 50 centimes. “Cette période me rappelle ce que je fais ici”, ajoute le médecin. La solidarité d’un côté, la générosité de l’autre.

Une fois sa spécialisation terminée, Samir Abou Hamed passe un an au sein de la Croix Rouge syrienne. Puis vient le temps du service militaire avec l’armée syrienne pendant deux ans. Il rejoint ensuite Damas où il se spécialise, cette fois, en neurologie et devient assistant à la faculté de médecine pendant 6 ans.

“Je voulais être footballeur”

Camille Bigo/HuffPost Maroc
Dr Samir Abou Hamed durant la caravane médicale.

Il était, en quelque sorte, prédestiné à être médecin. Un métier qui élève tout en haut de l’échelle sociale en Syrie. “C’est la classe d’être médecin dans ce pays, lance-t-il. Pour le devenir, il faut avoir de très très bonnes notes à l’école. Moi, j’y arrivais alors quand j’étais petit, tout le monde savait que je serai un jour médecin. C’était un choix orienté. Mon fils est en 5ème année de médecine, mais c’est lui qui a choisi. Ma fille a préféré être ingénieure et mon troisième fils, médecin aussi, également par choix”.  

Et c’est aussi un beau parcours, pour le Dr Samir Abou Hamed. Quand ses parents arrivent en Syrie, ils n’ont rien. “Mes parents étaient pauvres. Tous les Palestiniens ont commencé à zéro, là-bas. Mon père travaillait dans le bâtiment. Quand j’étais petit, je l’aidais pendant les vacances. Dès l’âge de 10-12 ans, je portais les parpaings, faisais le ciment. Jusqu’à ma première année de médecine”, se souvient-il. A cette époque, il joue aussi au foot. “Je voulais être footballeur, confie le docteur. Mais j’ai dû abandonner l’idée parce qu’en Syrie, ce n’était pas un métier si bien placé dans l’échelle sociale”. 

La difficulté de s’intégrer en France

En 2001, Dr Samir Abou Hamed arrive en France. “Depuis que je suis ici, j’ai toujours travaillé. J’ai exercé dans plusieurs hôpitaux français puis j’ai rejoint  Dreux en 2008. Et j’ai fini par obtenir la nationalité française”. En rejoignant l’Hexagone, le médecin pensait que la vie serait plus simple. “Mais il est difficile de s’intégrer dans la société française”. 

“Je porte peut-être une partie de la responsabilité mais cette société est un peu fermée. Elle a du mal à accepter les autres. J’aimerais être intégré mais je ne trouve pas ma place”, ajoute-t-il. Ici, il souffre du racisme. De la part des patients, d’abord. Comme ce jour où il a dit bonjour à l’un d’eux entré dans son cabinet. “Je n’ai pas compris”, lui a-t-il répondu. Ou encore quand une femme, pensant voir un médecin français, est sortie de son cabinet une fois l’avoir vu. 

“Il y a même des médecins qui me disent: ‘votre place n’est pas ici, il faut retourner dans votre pays’. Mais dans les périphéries des villes françaises, s’il n’y a pas de médecins étrangers, il n’y a pas de médecins tout court”, révèle le Dr Samir Abou Hamed. Malgré tout ça, il restera ici. “Je n’ai pas le choix. Où puis-je aller? Je n’ai pas d’identité. Ce qui est bien, c’est que mes enfants ont la nationalité française. Elle leur apportera beaucoup de choses. Moi, je n’ai pas d’autre place. Je voulais visiter le village natal de mes parents, parce que là-bas, il y a leur histoire, mon histoire. Mais je n’ai pas le droit de retourner en Palestine. Alors, peut-être que je partirai pour ma retraite, dans un village comme celui-ci”, comme Kelâat M’Gouna.