MAROC
04/10/2018 17h:22 CET | Actualisé 04/10/2018 17h:27 CET

Douar Hsibou: Après la destruction du bidonville, les opérations de démolition sont à l'arrêt

Un appel aux bienfaiteurs pour un relogement provisoire des habitants a été lancés.

AMDH-Bernoussi

LOGEMENT - L’Association marocaine des droits humains (AMDH-section Bernoussi) dénonce “des opérations sans pitié” en décrivant la démolition des bidonvilles à Aïn Sebaâ. Après douar El Ouasti, c’est au tour de douar Hsibou de connaître le même sort, le week-end d’après. Pour le comité local de l’association à Hay Mohammadi, l’impact social et économique sur les habitants se traduit par “un traumatisme”, dont “les responsables doivent assumer les conséquences”. “Ces habitants ont constitué un dossier revendicatif depuis leur recensement par les autorités locales, mais celles-ci ont refusé d’en faire l’objet d’un dialogue”, déclare au HuffPost Maroc le président de la section de l’AMDH à Sidi Bernoussi, Noureddine Riadi.

Sur la liste des revendications figure en priorité la réhabilitation des douars au sein même de leur circonscription géographique. “Les Carrières Thomas et Sekouila avaient été recasés juste à proximité de Moulay Rachid où l’environnement permet aux ménages de poursuivre une vie normale et surtout leurs activités. Là, c’est différent!”, fait remarquer ce militant. Et de préciser que le site de Sidi Hajjaj, choisi pour accueillir les habitants des autres douars, dont Hsibou, “est non seulement isolé de tout, mais surtout à côté de la plus grande décharge de Casablanca. Ce que les habitants refusent catégoriquement”.

Un refus qui a légitimé, pour les autorités locales, l’utilisation de la force pour l’exécution des démolitions. “Douar El Ghalia à Sidi Bernoussi a été le premier à en souffrir, cette année. El Ouasti et Hsibou lui ont succédé, amenant les habitants de ce dernier à menacer d’immigrer collectivement vers l’Espagne. Mais ils n’en ont rien fait”, poursuit Noureddine Riadi.

Opérations à haut risque

Des opérations qui se sont déroulées dans la douleur, comme le montre une série de vidéos largement partagées sur les réseaux sociaux, racontant le drame social que vivent les familles suite à ce délogement. “Il y a eu quelques arrestations au cours d’affrontements mais les interpellés ont été relâchés et aucune poursuite n’a été engagée contre eux”, indique ce militant. Et de préciser qu’il y a eu une exception: “Abdelaziz Zerrouk habitant à douar El Ghalia a été arrêté au cours de la démolition et a écopé de 2 mois de prison ferme, il y a un mois, pour l’agression d’un agent de police”. 

La démolition achevée, reste le problème du relogement. “Je peux vous assurer que les délogés de douar Hsibou, près de 1000 ménages, mais aussi de douar El Ouasti sont dans les rues, en ce moment. Ils attendent de bénéficier des lots de terrains que devrait leur octroyer la préfecture. Le tirage au sort des lots de terrains bi-familiaux n’a pas encore été effectué”, s’indigne ce militant.

La préfecture des arrondissements Aïn Sebaâ-Hay Mohammadi avait pourtant souligné, dans un communiqué, qu’à douar El Ouasti, 976 ménages habitant 752 baraques ont bénéficié de lots de terrains dans un projet résidentiel  “Ryad” que réalise la SDL (Société de développement local) Idmaj-Sakan. 

“Il y a bien eu des négociations avec les habitants des douars concernés. On leur a proposé soit un relogement à Sidi Hajjaj ou une compensation financière dont le montant serait de 100.000 dirhams. Mais les habitants les ont refusé en insistant sur leur volonté de rester là où ils étaient”, explique au HuffPost Maroc le vice-président de l’AMDH-Bernoussi, Said Benhammani. Et de souligner que les habitants ont créé une coordination pour un dialogue avec la préfecture. “Le calme est revenu. Les opérations de démolition se sont arrêtées en attendant de trouver des alternatives. La situation est au point mort, d’autant que les habitants avaient menacé d’entamer une marche vers Sebta pour s’y réfugier”.

En fait, “il n’y aura pas de nouvelless démolition parce que celles qui étaient programmées sont désormais achevées. Les deux prochains douars visés à Aïn Sebaâ sont Bouih et Sidi Abdellah Belhaj, qui enregistrent une densité beaucoup plus importante, d’environ 3.500 ménages. Le comité régional n’a pas encore identifié les sites de leur relogement”, explique au HuffPost Maroc, Karim Glaibi membre du conseil de la ville de Casablanca. Si les sites n’ont pas encore été identifiés, l’opération de transfert, elle, est programmée pour 2019. “Fort probablement, c’est vers Nouaceur qu’ils seront transférés”, confie ce membre du conseil de la ville.

Appel à la générosité

En attendant, il faudra gérer la période transitoire que vivent les délogés des douars avant leur transfert effectif à Sidi Hajjaj. Seule issue qui semble s’imposer: faire appel à des associations et à la générosité de bienfaiteurs que les autorités locales n’hésitent pas à mobiliser ”à titre humain et non légal” pour venir en aide aux familles sans abris. “33 ménages de douar Hsibou sont concernés par cette situation. Hier, 3 de ces familles ont bénéficié d’un don offert par un bienfaiteur d’une valeur de 10.000 dirhams pour chacune. Cela leur permettra de payer un loyer durant quelques mois”, estime-t-il.

Élan de solidarité, les autres familles sans abris reçoivent au quotidien des aides surtout en nature. “Les autorités ne voulaient pas se retrouver face au scénario des Carrières centrales: le projet était construit, alors que les habitants refusaient d’y être transférés... C’est un problème à double tranchant”, reconnait le membre du conseil de la ville. Et de préciser que les négociations avec les habitants avait duré près d’un an et que les habitants ont maintenu leur refus. Et de rappeler que “le foncier pose problème au sein de Casablanca et trouver un espace pour réhabiliter un douar risque de pousser les anciens bidonvilles comme Moumnia et Zaraba à revenir”, explique-t-il.

Ce qui amplifie le problème du délogement, c’est aussi l’augmentation démographique au fur et à mesure. “A ce jour, dans les circonscriptions, des habitants se présentent pour accomplir les formalités pour bénéficier du relogement des bidonvilles”, déclare au HuffPost Maroc Adil Bitar, élu du PAM à Ain Sebaâ-Hay Mohammadi. Et d’ajouter qu’il a tenu, hier, avec les membres de son parti une réunion avec un réseau associatif local pour faire le point sur la situation et les besoins des habitants concernés. “Plusieurs nous ont expliqué qu’ils se sentaient lésés par le recensement qui ne les pas comptés parmi les bénéficiaires. D’autres nous disent qu’ils refusent de quitter tant qu’on ne leur donne pas de quoi payer le loyer en attendant de recevoir les lots de terrains”, indique ce député.   

Refus, pour la direction régionale de l’habitat, c’est une attitude que les habitants des bidonvilles ont souvent exprimé. “A chaque transfert de douar, il y a des protestations. A Hay Hassani, des opérations plus importantes de ce genre ont eu lieu mais pas avec autant d’effet”, constate le directeur régional de l’habitat, Mohamed Ait Bouftass, dans une déclaration au HuffPost Maroc. Pour ce dernier, le programme de relogement suit son cours normal. 

L’AMDH-Sidi Bernoussi, elle, continue à plaider en faveur des habitants. “On ne peut pas laisser ces gens ainsi. On leur promet de les faire sortir d’un enfer mais pour aller vers un autre bien plus éprouvant!”, regrette le président de cette section de l’AMDH. Et d’annoncer que l’association revendique aux autorités d’assurer un loyer en priorité et d’ouvrir un dialogue pour trouver une solution quant à la décharge près de laquelle seront transférés les délogés: “S’ils n’ont pas de quoi manger, comment leur demander de payer des loyers? La situation de ces ménages est vraiment désastreuse!”