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17/11/2014 06h:44 CET | Actualisé 17/01/2015 06h:12 CET

Une algérienne aux USA: Don't give up the fight

Je souriais intérieurement en pensant au désastre que ce jeu aurait été à Paris. Et j'ai pensé aussi à Alger et à Tunis, je me suis demandée quand nous aurions le droit nous aussi de rire, d'être légers, de ne rien craindre les uns des autres. Et puis j'ai vite pensé à autre chose. Couru vers un autre défi en râlant sûrement un peu, parce que comme je l'ai dit, je n'aime vraiment pas courir.

Meryem Belkaïd

Ce sont les premières neiges. Elles apaisent la ville, la calme. J'ignorais que la neige avait cette vertu avant de vivre dans le Maine. J'ai appris à l'aimer, j'ai même appris à apprivoiser le froid. Je me souviens de mes années parisiennes, où jour après jour j'ai pesté sans relâche contre la grisaille. Ici, malgré des conditions climatiques parfois extrêmes, je souris en franchissant le pas de ma porte chaque matin et je murmure plutôt "it's a beautiful day to teach". Oui, je sais, je m'américanise. Il faut dire que malgré le froid le soleil est souvent de la partie. Et je ne suis heureuse qu'au soleil.

Mais là, ce sont donc les toutes premières neiges de l'année. Je suis à Portland (Maine, pas Oregon) pour le week-end. Ailleurs dans d'autres latitudes c'est l'anniversaire du déclenchement de la révolution. Le 1er novembre 1954. J'y ai évidemment pensé dès le réveil puis plus. Ici, c'est surtout Halloween que tout le monde a à l'esprit. Des amis m'ont encouragé à m'inscrire à une sorte de chasse au trésor: "A scavenger hunt". Le principe est simple. Plusieurs équipes s'affrontent pendant trois heures dans les rues de la ville. Chacune a la même longue liste -très longue liste- de défis à relever. À chaque défi un nombre de points dus. L'équipe gagnante est bien entendue celle qui en récoltera le plus. Je vous épargne tout de suite un suspens insupportable, mon équipe a certainement dû finir bonne dernière. Ce billet ne sera pas -ou presque- le récit de nos exploits.

Mais j'ai passé une excellente soirée. Courant ici et là. Moi qui ne court jamais. Pas même pour attraper une rame de métro, pas même pour satisfaire l'impatience des examinateurs du permis à Tunis (mais ça c'est une autre et bien longue histoire). Je me suis donc surprise à demander à un chauffeur de taxi puis à des pompiers si je pouvais m'asseoir derrière le volant de leurs véhicules (20 points, photos à l'appui!), je me suis vue négocier avec un barman si je pouvais passer derrière le comptoir avec mon équipe et servir un verre (ce qui est absolument interdit par la loi). J'ai regardé autour de moi sans relâche pour trouver des objets, des indices, des enveloppes et que sais-je encore. Moment de grâce, quand j'ai vu cette rose, seule dans un vase, sur le comptoir d'un bar plutôt crasseux. La prendre en photo nous a valu un tout petit point seulement, mais ceux qui me connaissent devineront que c'est le défi relevé dont je suis la plus fière.

Aidée d'une équipe pleine d'humour et d'entrain, j'ai beaucoup ri et j'ai encore une fois constaté combien les Américains sont drôles et joueurs. De grands enfants dit-on a bien raison. Beaucoup de passants suivaient nos indications sans rechigner, en riant autant que nous, regrettant presque de ne pas faire partie du jeu. Ils nous demandaient comment s'inscrire pour l'année prochaine. Lisaient avec entrain la liste des défis à relever. Je souriais intérieurement en pensant au désastre que ce jeu aurait été à Paris. Et j'ai pensé aussi à Alger et à Tunis, je me suis demandée quand nous aurions le droit nous aussi de rire, d'être légers, de ne rien craindre les uns des autres. Et puis j'ai vite pensé à autre chose. Couru vers un autre défi en râlant sûrement un peu, parce que comme je l'ai dit, je n'aime vraiment pas courir.

La chasse au trésor finie, je dois rentrer chez moi. Je n'habite pas à Portland, mais dans une toute petite vile à quelques kilomètres de là. Lewiston, Maine. Et comme je ne conduis pas -oui, oui, je ne conduis pas et cela n'a rien à voir avec le fait de n'avoir pas couru le jour où j'ai passé mon permis à Tunis, mais comme je le disais c'est une autre histoire- j'attends le bus qui me déposera à deux pas de mon appartement. Avec le changement d'heure il fait nuit assez tôt, c'est peut-être ce que je trouve le plus difficile ici. Ce n'est ni la neige, ni le froid. C'est la nuit qui tombe bien trop tôt en hiver et qui me laisse mélancolique pendant une bonne heure dès 17h. Je ne sais pas vous, mais moi, j'ai pour règle de ne jamais me laisser envahir par la mélancolie avant 19 heures.

Enfin bon, j'ai passé un excellent week-end alors ce n'est pas l'obscurité qui va entamer ma bonne humeur. Mais c'est sans compter sur la neige qui a effrayé la compagnie de bus Greyhound (comme dans les films, les bus avec le chien). Le bus a été annulé au départ de Boston. Je suis seule dans la station avec un jeune homme. On se regarde un peu inquiets. Lewiston est à 40 minutes de là. J'ai vraiment envie de rentrer chez moi, je donne cours le lundi matin dès l'aube (8h, c'est l'aube pour les mélancolique) et j'essaye du mieux que je peux de ne pas laisser le spleen du dimanche soir, doublée de celui de la nuit tombée, gagner la partie.

"On est tous des combattants"

Mais l'Amérique est un grand pays. Je le dis non sans grandiloquence. L'Amérique n'a pas de problèmes, elle n'a que des solutions. En cas d'annulation d'un bus, les passagers ont droit à un taxi offert. Cela tombe bien le jeune homme en connaît un. Régler les détails prend un peu de temps, mais rassurée sur le fait que je serai bien chez moi d'ici une petite heure, je bavarde et plaisante avec le jeune homme et le chauffeur de taxi.

On a tous les trois un accent en parlant anglais. Ils me demandent si je suis canadienne et dans la palette des questions sur ma nationalité, c'est bien une première. On découvre que l'on est tous les trois africains. Que l'on est tous les trois francophones. Quelle était la probabilité qu'un dimanche soir du mois de novembre, en raison d'un bus annulé, et d'une tempête de neige dont on a sensiblement exagéré la force, une Algéro-tunienne, un Rwandais et un Djiboutien se retrouvent dans une même voiture entre Portland et Lewiston, dans l'état du Maine aux États-Unis. La vie ne cessera jamais de me surprendre.

On a quarante minutes de trajets devant nous. Les exilés que nous sommes, commençons par parler de nourriture, de fah fah, de tajine, de couscous, de mizuzu. Les souvenirs olfactifs, les sensations, les goûts. On évoque aussi les langues que l'on parle, celles que l'on craint d'oublier. On rit du fait que cela soit le français qui nous rassemble. Post-colonisés que nous sommes. On en vient très vite évidemment à parler politique. Comment vont nos pays? Comment va la douleur? Plus ou moins bien, plus ou moins mal. Pas assez bien pour qu'on y habite, mais dieu que nos vies nous manquent.

Mais ici on est heureux, on a un travail, les Américains reconnaissent ceux qui travaillent. Peu importe la neige qui nous entoure et qui oblige le chauffeur à conduire plus lentement. L'un d'entre nous lance: "C'est folie de suivre le climat, plutôt que de suivre le salaire, on est bien ici". On se comprend tous les trois. On finit par parler de nos familles. Je plaisante maladroitement en disant que je suis aux États-Unis toute seule comme une grande. S'ils sont surpris, ils n'en laissent rien voir. On médit un peu des Américains aussi. Juste pour rire. Juste pour la forme. Comme on vient de se moquer de l'Afrique. Comme on vient de se moquer des endroits que l'on aime. Ce n'est pas facile de se faire des amis, dit tout de même l'un. Mais l'autre ajoute, oui, mais ils laissent les gens en paix.

On arrive à destination. On en est à s'appeler par nos prénoms. Emmanuel. Mohammed. Meryem. Je cherche une formule spirituelle sur laquelle les quitter. Un truc comme "l'Afrique vaincra". Une boutade pour partir sur un sourire, sur une note positive. L'un d'eux est plus rapide que moi, alors que je leurs souhaite une bonne fin de soirée et bon courage et que je m'apprête à dire je ne sais plus quelle idiotie, l'un d'entre lance en riant: "On est tous des combattants" et je n'ai pu répondre que par un sourire.

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