ALGÉRIE
29/06/2018 13h:30 CET

Djamila Kabla Issiakhem : ce que je connais de M’hamed, le personnage et l’artiste

M'hamed Issiakhem, fondateur de la peinture moderne en Algérie.

Djamila Kabla/facebook
Portrait de l'artiste peintre M'hamed Issiakhem.

“L’âme de M’hamed est chez toi Djamila, me disait Nadia l’épouse de M’hamed Issiakhem”, se souvient avec beaucoup de nostalgie Djamila Kabla née Issiakhem, petite-cousine du célèbre l’artiste-peintre. Adolescente elle passait ses étés avec son “tonton”, dans sa demeure à Trouville à Oran, où elle a connu l’artiste et surtout la personnalité dans toute ses dimensions.

Aujourd’hui âgée de 65 ans, Djamila est toujours cette “fillette” comme l’appelait affectueusement M’hamed Issiakhem. À la simple évocation de son nom, elle est prise au piège de ses émotions. Les larmes aux yeux, elle confie que  M’hamed avec sa compagne Pouchkina, à l’époque était une seconde famille pour elle.

Sa rencontre avec l’artiste et particulièrement originale. Djamila se rappelle que M’Hamed Issiakhem rendait souvent visite à sa famille dans leur maison au Clos Salembier, d’ailleurs c’est au cours de ces visites qu’il a rencontré  Moussa Bourdine, voisin proche. M’Hamed Issiakhem entretenait de bonnes relations avec le père de Djamila, elle explique qu’il avait beaucoup d’égards pour cette partie de la famille.

 

Djamila Kabla/Facebook
L'artiste peintre Mhamed Issiakhem

“Dans la famille des Issiakhem il y avait un écart dans le milieu social. Si M’hamed a grandi dans un milieu aisé. Son père est l’un des fondateurs de la ville de Relizane, il a financé de nombreuses zaouias et mederssa et a aussi donné des fonds pour la révolution algérienne. Mon père, cousin de M’hamed, représentait l’autre partie de la famille qui était modeste”.

Elle le voyait donc venir à la maison pendant les fêtes religieuses et autres occasions. Mais la vraie rencontre  entre la petite fille et le grand artiste est toute autre. Djamila se souvient qu’à la rentrée scolaire pour sa première année au lycée “Fromentin” en 1962, son professeur de mathématiques lui demande si elle était parente avec l’artiste M’hamed Issiakhem. Elle répond impulsivement “Ah le fou!”.

Une accusation qui va lui attirer les foudres de son cousin. Quelques jours plus tard il débarque chez ses parents, et crie à tue-tête “Elle est ou Djamila, je vais lui montrer comment vit un fou”.

“Il se trouve que le professeur de mathématique était son ami”, raconte Djamila amusée.

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Toiles de l'artiste Mhamed Issiakhem au musee des beaux-art dAlger

Elle revient sur cette distinction peu valorisante qu’elle lui avait attribuée. Elle raconte que dans sa famille, M’hamed Issiakhem était critiqué pour son mode de vie mais pas rejeté comme certains le prétendent.

Comme promis l’artiste va montrer à la jeune adolescente son mode de vie. Il revient la chercher en été et l’emmène avec lui à Oran pour tenir compagnie à sa compagne Pouchkina.

Djamila va vivre  plusieurs étés avec M’hamed et Pouchkina, et noue une relation privilégiée  avec celle-ci. Elle était la compagne et le soutien de la première heure. M’Hamed l’a connue en France quand il était étudiant à l’école des beaux-arts. De cette union de 20 ans est née une fille, Katia de la même génération que Djamila.

Elle était  également proche de ses amis, notamment  Kateb Yacine , Ali Zaamoum, Mohand Zinet et Said Ziad qu’elle a connus intensément.

“C’était ma seconde famille. Moi qui avais plusieurs frères et sœurs,  avec M’hamed et Pouchkina j’étais l’enfant unique. J’étais gâtée, choyée, M’hamed me déclamait de la poésie avant de dormir et me  préparait mes tartines tous les matins au petit déjeuner durant mes vacances”, se souvient-elle.

Selon Djamila le couple menait une vie organisée et sereine.  M’hamed était un homme paisible durant cette période estivale.  Il passait l’été entre Alger et Oran dans la maison de Ain Benian et Trouville à Oran. La maison d’Oran avait  été accordée à l’artiste par les autorités de l’époque. Elle avait un chalet attenant qui servait d’atelier, avec accès direct  sur la plage.

 

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Toiles de l'artiste M'hamed Issiakhem au musée des beaux-art d'Alger

 

La journée de  M’hamed Issiakhem et Pouchkina commençait tôt le matin. L’artiste allait acheter les journaux et le poisson qu’il cuisinait souvent lui-même. Il aimait aussi être entouré et  recevait des personnes de tous bords : journalistes, réalisateurs, écrivains, hommes politiques…etc. Les discussions “enflammées” de ces intellectuels animaient ces soirées d’été du couple Issiakhem, détaille Djamila.

“Il est difficile de décrire M’hamed Issiakhem parce que il était complexe. Kateb Yacine avait raison quand il l’appelait œil de lynx, c’était un homme alerte, il remarquait tout ce qui l’entourait. Il avait aussi beaucoup d’aura ce qui lui donnait de la prestance. Il était impressionnant», décrit Djamila Kabla.

Cependant, elle regrette la présentation qu’on fait de lui: un “écorché vif”. Pour elle, on cloisonne, souvent,  le personnage dans les drames de sa vie, et on omet beaucoup d’éléments qui faisaient la grandeur de son âme.

“Il était affectueux, attentionné, et surtout modeste et généreux. Il était conscient du génie qui l’habitait mais ne le laissait jamais prendre le dessus, ni influencer ses rapports avec les gens. Ses toiles il les a semées partout.  Il en offrait à tous sans hésiter”, se souvient-elle.

 

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Portrait de l'artiste peintre Mhamed Issiakhem

 

Un fait révèle un peu le rapport qu’avait M’hameI Issiakhem avec son art. Un jour, très tôt le matin, il réveille Pouchkina en catastrophe et lui demande de prendre Djamila et de descendre à la plage. Les deux femmes s’exécutent sans discuter. La raison : l’artiste a une bouffée d’inspiration.

Ce n’est qu’en fin de journée qu’il vient les chercher. Harassées,  elles s’empressent de rejoindre la maison. Et c’est là que ça devient intéressant. Pour accéder à la demeure il fallait passer  par l’atelier. Furtivement, Djamila pose le regard sur la toile fraîchement peinte. “Elle était tellement puissante que j’ai sursauté à sa vue. Si ma mémoire ne me trompe pas c’était le Deuil ou les Réfugiées”.

Sa réaction n’est pas passée inaperçue. Le lendemain M’hamed demande à Djamila de l’accompagner dans le jardin où elle découvre la toile apposée sur un chevalet face au soleil et il lui dit : “Il parait qu’elle avait froid hier, je l’ai mise au soleil pour qu’elle se réchauffe”.

“C’est dire à quel point il remarquait tout et surtout l’importance qu’il accordait à son travail. J’étais une enfant, et ne connaissais pas grand-chose à l’art, et pourtant ma réaction l’a interpellé”, précise Djamila.

 

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Carre Bleu

 

De ces années passées avec M’hamed et Pouchkina, la “fillette”, était souvent embarquée dans les aventures de son cousin. Elle se souvient particulièrement de ce voyage en fin de  juillet 1967 d’Alger à la palmeraie de Taghit. Une expédition qui mène Djamila, sa sœur, Pouchkina, M’hamed et son neveu Tarik au volant aujourd’hui’ hui, dans un long périple.

“Je peux dire également que j’ai appris l’endurance avec M’hamed. J’ai fait le trajet de cette longue route vers le sud du pays dans la malle d’une voiture qui ressemblait à une Simca et qui avait donc une vitre comme une 4L . Et lorsque je me plaignais car je voyais la route à l’envers M’hamed trouvait le moyen de me répondre de manière philosophique. Il me disait : “tu es exactement au bon endroit, comme ça tu pourras remettre le monde dans le bon sens”, se souvient-elle.

Le quotidien de cet artiste aux multiples facettes est interminable. Chacune des histoires racontées par Djamila révèle un aspect de sa personnalité aussi colorée qu’une palette de peinture.

Un nouveau chapitre

Djamila se souvient particulièrement de l’été 71 dans la maison de Bainem. L’été de la rupture : celle de M’hamed et Pouchkina mais aussi celle de M’hamed et Djamila. Une période qui marque la jeune fille à jamais.

Une page de l’histoire de M’hamed venait de se tourner, et  une nouvelle s’ouvre, elle s’appelle Nadia.

“J’ai été le témoin direct de la nouvelle vie de M’Hamed, puisque j’ai eu  l’immense honneur de recevoir Nadia à Bainem. M’hamed m’avait fait venir expressément à Bainem, pour l’accueillir. Nous étions camarades au lycée. Le couple a eu deux garçons et je suis la marraine de l’aîné. D’autres amis et parents sont venus occuper le quotidien de l’artiste mais c’était sans moi. Je gardais cette amitié juvénile avec Nadia tout au long de cette période mais pas avec M’hamed”, confie Djamila.

Deux décennies après le décès de M’hamed, Djamila n’est pas tranquille. Elle est agitée par ce devoir non accompli envers son cousin : celui de restituer sa mémoire.  

 

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M'hamed Issiakhem et son ami Kateb Yacine

 

Elle entame alors un nouveau chapitre dans cette histoire passionnante. Djamila décide de reprendre le contact  avec Nadia par le biais de son frère Fayçal rencontrés lors d’une soirée. “En reprenant contact avec Nadia, installée en France avec ses enfants Nono et Younes,  je lui demande de m’épauler afin d’accomplir une mission ardue, celle de reprendre l’œuvre et le parcours de M’Hamed pour montrer aux jeunes générations ce que cet immense artiste a donné à l’Algérie : une œuvre majeure”.

Avec conviction certaine et une confiance totale Nadia s’engage avec Djamila dans ce “combat”. Ensemble elles commencent dès 2005 ce travail de mémoire. Conjointement elles organisent plusieurs évènements lui rendant hommage.

 

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M'hamed Issiakhem et son ami Ali Zamoum

 

La veille du 19 janvier 2018 Nadia et Djamila ont  mis au point la suite de leurs projets. Mais la mort vient faucher Nadia deux jours plus tard. “J’ai été la dernière personne qu’elle a vue. J’habitais Alger et elle Paris mais nous sommes dits au revoir  la veille à Paris. Prémonitoire diriez-vous ? Je ne pouvais assister aux obsèques de Nadia qui ont eu lieu 15 jours après son décès. Je ne ferai mon deuil que le jour ou un musée sera dédié à M’hamed Issiakhem parce que nous nous étions quitté sur cette promesse”,  affirme Djamila.

Aujourd’hui, Nadia n’est plus de ce monde mais Djamila est entourée des enfants de M’hamed Issiakhem et de sa famille.  Elle cite particulièrement Mohand Issiakhem époux de la sœur aînée de l’artiste, son fils Smail, son épouse Feriel et Kamel Yahiaoui

“Il faut comprendre que ma destinée est de continuer ce combat au vu de ce parcours si proche et si loin de l’artiste. Je n’ai pas assisté aux vernissages lorsque M’hamed deviendra célèbre mais je reste un des rares témoins ayant partagé des moments cruciaux de sa vie intime et familiale. Dieu en est témoin”, conclut Djamila.