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15/05/2018 11h:22 CET | Actualisé 15/05/2018 11h:22 CET

Dix bonnes nouvelles tant jouissives

Recueil de nouvelles : Innovation de la douleur(Edition El Ikhtilef Alger/Dhifaf Liban ,2017)

Auteur : Mohammed Djafar

L’écrivain arabophone Mohammed Djafar nous affuble ici d’un beau recueil de nouvelles, intitulé, à juste titre d’ailleurs, Innovation de la douleur, paru en 2017 aux Editions El Ikhtilef, Alger/Dhifaf, Liban. Tout au long des dix nouvelles composant l’œuvre exquise, l’auteur puise tout son talent littéraire pour décrypter les détours de la souffrance humaine, qui s’apparentent dans maintes situations, à bien s’y méprendre, beaucoup plus à de l’auto-flagellation que du souffre-douleur. Mais par quelles circonvolutions l’Homme arrive-t-il à accentuer sa propre douleur plus qu’il en faudrait ? Je me limiterai à détecter entre les lignes de chaque nouvelle comment l’Homme, dans tous ses états psychiques, œdipiens et freudiens, “innove et s’inocule” sa propre mortification.

Le dénominateur commun de la vie quotidienne est la douleur à petites gorgées, puis la surdose comme aboutissement final d’hallucinations. Le style d’écriture du poète Djafar est dénudé de toutes phrases rébarbatives, se contentant de bien choisir son vocabulaire, percutant et épatant au passage. Ci-bas un synopsis pour chaque morceau de narration, d’un verbe limeur et enchanteur.

1.Le Doute

“Il est temps que les cœurs renoncent à douter”, disait Victor Hugo. Les femmes l’entendraient-elles de cette oreille mirobolante ? Misérablement, non. Tout débute quand la femme trifouille dans les vêtements de son mari, avant de fourrer le linge dans la machine à laver. Elle découvrit dans la poche arrière de son jeans un bout de papier soigneusement plié, avec un numéro de téléphone portable inscrit dessus, sans nom. Inéluctablement, elle pensa à une quelconque femme. Le doute prit racine, et la préoccupa, la hanta même.

Elle se perdit en envisageant plusieurs hypothèses, l’une rajoutant sur l’autre une chape de souffrance sur ses pensées. Sous l’emprise du doute, d’un parfum féminin derrière ce numéro anonyme. “En amour, qui doute accuse”, tranchait Alexandre Dumas. Elle supputait : “numéro d’une amante ou celui d’une collègue de travail ?”. L’incertitude l’accablait, la paralysait presque.

Oserait-elle affronter son mari ? Elle entrevoyait de composer le numéro, et voir quelle genre de voix répondrait au bout du fil. Ou tout simplement laisser le bout de papier sur la table de nuit ou carrément le cacher, pour constater la réaction de son mari en rentrant. Et pourquoi ne pas resserrer l’étau sur son mari et demander qui était cette gonzesse.

En attendant le retour de son époux, elle s’adonna à déchiffrer les couacs de sa vie conjugale. Elle s’y intéressa de près à quatre découvertes qui ont alimenté ses hantises. Primo, le jour où elle voulut lui offrir pour son anniversaire un livre de Nizar Qibbani, elle s’étonna de tomber sur les vers du poète syrien, que son futur mari plagiait pour la courtiser. Son mec ne fut donc pas un poète sensible! Déçue ! Secundo, lors de la cérémonie de mariage, une femme vénéneuse lui susurra à l’oreille que son mari aurait dû s’attacher à une autre femme qu’elle, assise en face d’elle! Acculé, son mari lui avoua que ce ne fut qu’un souvenir d’adolescence, et qu’elle n’avait pas à s’en inquiéter, puisque la femme s’était entretemps mariée. Mais, maintenant elle est divorcée, exacerbant ses doutes sur le numéro de téléphone. Fut-elle trahie? Tertio, juste après avoir accouché, le mari lui intima l’ordre d’arrêter son travail pour s’occuper du bambin. Ce qui la poussait à supposer qu’il voulait la claustrer at home, dégageant le terrain extra-muros pour d’éventuelles conquêtes féminines ! Au bord du divorce, l’amour dans l’âme, elle s’y résigna à sauver les meubles maritaux, sur conseil de sa mère. Quarto, comme femme au foyer, mère des enfants, elle remarquait une baisse de sentiments de son compagnon envers elle; le doute prit des ailes d’aigle, se voyant reléguée au second plan.

L’obsession la démantibulait. Elle se sentait fragilisée; suffoquait même. Surtout que son mari veillait dehors, rentrait tard. La solitude la consumait à petit feu, brindilles de doute qui crépitaient dans son foyer. Au fond de l’abysse de la psyché, elle s’enlisait davantage. Soudainement, ses enfants scolarisés frappèrent à la porte, elle essuya ses larmes, chassa ses incertitudes, ouvrit ses bras à ses mioches. Elle s’en foutait, au final, si son conjoint la trahissait avec une femme, pour l’amour de la cohésion de sa petite famille, elle accepta.

En fait, elle avait besoin de sa présence auprès d’elle, et pas de sa personnalité hypothétiquementvolage. Elle eut même un sentiment de manque envers son mari. Les doutes tombèrent à l’eau, tant ils n’étaient que foutoirs de vies maritales. “Douter de l’homme qu’on aime, c’est un plus cruel supplice que de le perdre”, énonçait Honoré de Balzac.

2. Le barrage

Deux ans après l’assassinat du Président algérien Mohamed Boudiaf, un homme débarque à l’aéroport d’Alger, mettant fin à trente ans d’exil. Personne ne s’est soucié de son retour, son nom n’étant pas fiché par la police. Et lui qui croyait le contraire, souffrait même. Il s’imaginait pourchassé, guetté, et attendu de pied ferme pour le jeter au cachot, quoiqu’innocent. Il prend un taxi, qui le dépose tout près d’un barrage militaire, à quelques encablures de sa bourgade.

L’homme en uniforme lui demande d’éteindre sa cigarette, avant de continuer sa marche. La pluie bruinait. Durant trois décennies, il sassait sa cervelle pour justifier sa fugue depuis l’ère Ben Bella, et maintenant se voyant contraint de justifier plutôt le pourquoi de son comeback au bercail!

Apeuré, il fonça vers sa demeure, emmitouflée par le voile nocturne. Nuit glaciale, il y eut des coups de feu tout à l’heure, selon les dires du jeune militaire en permanence. Prudence rime avec supplice ! Peine perdue !

3. La « Question »

C’est l’histoire d’un romancier arabophone (l’auteur lui-même?) qui veut écrire une œuvre de mémé rafler un prix littéraire arabe prestigieux, bien rémunéré de surcroit. Il voit l’éventuelle consécration comme la seule façon pour s’attirer les feux de la rampe, et entrer au panthéon des grands écrivains de son ère.

Faudrait-il qu’il se débarrasse de ses inquiétudes qui plombent sa plume prometteuse ? Il partage avec son épouse un logis vétuste. Il mise sur l’encouragement de sa femme, dubitative au départ. Il termine un premier brouillon, sa femme lettrée ne s’emballe pas trop, et juge le sujet traité par son mari raté, ne pourrait attirer les faveurs des membres du jury, si stéréotypés et carrés.

D’où l’idée, lui suggère-t-elle, d’aborder la sempiternelle “question palestinienne”, qui semblerait meilleur appât de l’heure, si l’auteur veille à devenir un grand écrivain, se la coulant douce. Félicitations d’avance !

4. L’aveugle clairvoyant

Un homme et une femme, ayant étudié ensemble à l’université, virent leur idylle s’estomper après que chacun eût pris son chemin de son bourg natal. L’un promit à l’autre de rester fidèle. Le jeune homme effectua son service national, et perdit de vue sa bien-aimée. Trois ans s’écoulèrent, silence radio. Puis, conviés à une fête, que Mohammed Djafar préfère en occulter l’occasion, les deux se retrouvèrent dans un même espace festif. L’homme la repéra aux côtés d’un autre homme. Le doute l’envahit, et ses prémonitions ressurgirent. Il en souffrait, lui qui était resté loyal à son amour. À sa grande douleur, la femme semblait l’ignorer, ce qui le mortifia plus. Cela n’en valait pas la chandelle ! Pourquoi s’affliger des souffrances gratuites. Il lui tourna le dos, et accueillit un brin de sourire d’une autre femme aussi séduisante, qui l’enchanta. Que c’était inapproprié de tenir un amour aveugle et volatile, anéanti par trois ans de séparation ! L’auteur nous conseille de lire la pièce de Sophocle, Antigone.

5. Ambiguïté

La scène se passe à proximité du marché couvert, au cœur de Mostaganem. Un terroriste tue un policier par balles, le laissant gésir dans une mare de sang. Pris de panique, les gens déguerpissent dans tous les sens. Les flics arrivent très en retard, pour relever le corps inerte.

Le lendemain, avant que l’aube se poigne, une unité de forces spéciales et une vingtaine de policiers font une descente dans le quartier Hai Ederb, attenant à la rivière Ain Sefra, et investissent les parages. La maison du suspect fut assaillie, fouillée de fond en comble, sans trouver la moindre arme à feu. Le suspect fut tabassé devant son épouse et ses enfants, puis éconduit manu militari.

Dans sa cellule, il subit le calvaire pour lui extorquer des infirmations. Vainement. Il clamait son innocence, trituré par des douleurs intenses. Insupportables. Il fléchit. Il faudrait bien lui endosser la responsabilité du forfait.

Sans preuves, il sera jugé sommairement, et écopa d’emprisonnement à vie.

Dans cette nouvelle, Mohammed Djafar la narre en trois fois, en changeant uniquement la marque de la voiture Renault qui chapeautait l’opération commandos (Renault 403, Renault504 et Renault504). L’auteur renvoie-t-il par “ambigüité” aux rumeurs des masses, qui ne retiennent que des détails insignifiants, abstraction faite de la surdose de douleur de l’homme suspect ?

6. Lait frais

Enfant sort de l’école par la mauvaise porte et se perd dans la rue, comme englouti par un trou noir. Peur. Panique. Pleurs. Personne ne répond à ses appels; esseulé, il s’égare et s’enfonce dans le chaos. Il tournoie, et se rend compte qu’il est derrière l’immeuble où il habite ! Pas si loin perdu, après tout !

Ça a duré une poignée de minutes, mais la souffrance morale perdure. Une fois rentré, il tait sa mésaventure, et masque ses anxiétés de la journée à ses parents. À la tombée de la nuit, l’insomnie le cisaille et le prive du sommeil.

Et de même pour les nuits suivantes. Il chausse une frayeur démesurée, le cloue au lit de l’inconnu. La peur devient son ombre; peine à s’en départir. Il finit par cohabiter avec sa phobie indéfinie.

7. La femme qui tomba d’un nuage

Dans cette nouvelle, surgit le sous-titre, Innovation de la douleur, que le narrateur a choisi comme titre de sa présente œuvre. Il est question d’une triple douleur d’une jeune veuve: corporelle, sentimentale et psychologique. Son frère s’étant opposé au choix du mari de sa sœur, il assassine son beau-frère. La veuve, éplorée, décide de se suicider en s’entaillant les veines de son poignet gauche. Mais, elle y survit par miracle, et se retrouve hospitalisée.

La tragédie la martyrise. L’assassin n’est autre que son propre frère. Au lieu de prendre congé de la douleur psychologique suite à la perte macabre de son mari, elle s’invente une autre physique, en voyant sa tentative suicidaire faillir. Même les femmes qui lui rendent visite à l’hôpital font peu cas de son désarroi et remplissent la salle de bavardages incessants et déplaisants. Les visiteuses la culpabilisent d’avoir bravé les us et les coutumes, désuètes à vrai dire.

Comment a-t-elle osé désobéir à son frère, pour se marier avec celui qu’elle aime et non avec l’ami de son frère !”. La mère de la veuve tente, inutilement, d’extirper sa fille endolorie de sa descente aux enfers dantesques. La fille apprend à sa mère qu’elle est enceinte, faisant de son futur un imbroglio, qui accouchera, à coup sûr, davantage de déchirures psychophysiques.

8. Rendez-vous raté

Une femme donne rendez-vous à son petit ami dans une rue quelconque. Elle arrive dix minutes en avance. La morosité l’accueille. Debout, comme si ses pieds étaient posés sur un chaudron. Elle aurait souhaité être un lampadaire ou une poubelle plutôt que de subir la bestialité de ces hommes sans vergognes. L’élancement s’étire dans le temps.

Au fil de son attente pénible, elle est sujette à une kyrielle d’harcèlements de la part des passants et des voituriers, qui lui ravissent, petit à petit, l’ardeur de la rencontre imminente avec son amant, qui tarde à pointer le gland. Même le policier d’en face fait de mené, l’aguichant. “Tous, pareils !”. En arrivant, son ami décèle un changement de comportement de sa petite amie.

L’auteur se pose, pour ainsi dire, la question pertinente: «“Peut-on tisser des relations intimes et naturelles dans un environnement si délétère, qui nie l’humanité de la femme et jonche son sentier d’harcèlement de tout genre?”.

9. L’ami de sa propre ombre

Un jeune homme se réveille, conséquemment à une nuit houleuse avec une prostituée. Le lit sent le moisi des liquides biologiques ! Les robinets sont à sec, comme à l’accoutumée. La fille nue soulève ses paupières, contemplant tout le fatras de livres dans la chambre d’ébats. Il est écrivain\journaliste, naturellement. Il lui ment qu’il est très occupé et pas question d’y revenir le soir.

Il prend son café dehors, gribouille son article sur la mode féminine adéquate pour la saison en cours. Il rejoint le siège du journal. Son ombre ne le quitte point, il lui paie même un café. Cette ombre, est-elle juste une métaphore, ne faisant allusion qu’à la surveillance secrète de tous ceux qui portent une plume rebelle? Le protagoniste s’effare quand il perd sa montre, l’unique souvenir de son père.

Une nuit folle, bien arrosée et sous came, à l’invitation de son ami de plume, Hakim. L’euphorie au summum. Ensuite, il décide de partir, au grand mécontentement de ses acolytes. Dehors, il retrouve l’ombre qui le traquait. Dans une encoignure étroite et ombreuse, des malfrats le détroussent. Affolé, il esquisse une opposition, qui lui coûte des coups de poignards.

Il s’affaisse sur le pavé, s’évide de son sang. L’ombre lui couvre le visage avec un journal, puis s’en va, laissant le journaliste pour mort! Dans cette nouvelle, l’auteur évoque l’autocensure journalistique. Musellement volontaire pour plaire aux trésoriers du pays?

10. L’homme viril qui dévora son cœur

Hôtel Hilton, Alger. Un écrivain quinquagénaire bien établi et une jeune nouvelliste débutante partagent la même chambre. Elle s’entiche de lui dans l’espoir de graver les échelons de la littérature mondiale. Elle l’approche, charnellement parlant, pour qu’il lui préface son premier recueil de nouvelles, Cœur hâtif ... Une relation de symbiose? Mais l’écrivain majeur semble absorbé par l’écriture d’une autre nouvelle à publier dans une revue littéraire. Le sujet coule de source! Il intitulera son texte: “L’homme viril qui dévora son cœur”. 

Scotché à son laptop, il sirote un verre de whisky, tout en tapant les touches. Il n’arrête pas de fumer, également. L’hésitation le coince, lui fait mal même. Le texte ne le satisfait guère. Il saute dans le lit pour prendre la jeune femme, et la tirer comme une cigarette. A vrai dire, depuis qu’il est primé et traduit de par le monde, il a enfilé le costume de Casanova.

Chaque nuit, il consomme une nouvelle femme; la croque voluptueusement. L’auteur met la lumière, tamisée, sur des pratiques courantes dans la sphère littéraire. Les intérêts priment-ils les bonnes mœurs?

Mohammed Djafar, né le 21 septembre en 1976, est auteur prodige de deux romans en arabe: Délire des cloches du Jugement Dernier, et Des trompettes en pierre. En poésie, il a publié Passage sur le dos du rêve, et aussi un autre recueil de nouvelles, Rites d’une femme qui ne dort jamais

Belkacem Meghzouchene

Romancier

M. DJAFAR
M. DJAFAR
M. DJAFAR
M. DJAFAR