MAROC
04/02/2019 18h:47 CET | Actualisé 05/02/2019 11h:01 CET

Pourtant munis de visas Schengen, trois danseurs marocains renvoyés au Maroc par la police hollandaise

Du poste-frontière de l’aéroport au centre de rétention pour clandestins, ils vont vivre pendant une semaine un véritable cauchemar.

NurPhoto via Getty Images

VISA - Hamza, Omar et Ahmed, trois jeunes danseurs marocains âgés de 20 et 21 ans, devaient se rendre le 12 janvier dernier à Eindhoven, aux Pays-Bas, pour une compétition de danse. Munis de passeports en règle et de visas Schengen fraîchement délivrés par le consulat (et consultés par notre rédaction), ils ont pourtant été retenus par les autorités dès leur arrivée sur le territoire hollandais, avant d’être renvoyés quelques jours plus tard au Maroc. Du poste-frontière de l’aéroport au centre de rétention pour clandestins, ils vont vivre pendant une semaine un véritable cauchemar. 

Ce lundi 4 février, une publication sur Facebook fait l’écho de cet incident ayant eu lieu il y a quelques semaines. Le texte rappelle ainsi que les trois jeunes artistes passionnés de danse, prennent l’avion le 10 janvier depuis Marrakech pour Eindhoven, où ils devaient participer à une Battle internationale de hip-hop qui se tenait le 12 janvier dans la même ville. Billets d’avions payés et retours prévus le 17 janvier pour Hamza et Omar et le 22 pour Ahmed, leur séjour prend une toute autre tournure dès le contrôle de leurs passeports à la douane néerlandaise. “Nous sommes arrivés tous les trois à Eindhoven, tranquillement. À la douane, nous présentons nos passeports aux policiers qui d’emblée se montrent suspicieux et nous interpellent, à l’écart du reste de la file. Un policier nous prend à part et nous pose plusieurs questions sur le motif de notre venue” raconte Hamza au HuffPost Maroc

Paniqués, les jeunes hommes ne comprennent pas le motif de leur interpellation. Ils tentent alors d’expliquer, en anglais, la raison pour laquelle ils font ce voyage. Tous les trois sont des danseurs talentueux et reconnus à l’internationale (le New York Times a même consacré quelques lignes à leur collectif de danse, The Lions Crew), et ils ont voyagé à plusieurs reprises pour des compétitions de danse. Hamza et Omar n’en étaient pas à leur première visite en Europe et aux Pays-Bas, où ils ont même de la famille. Ahmed, en revanche, se rendait pour la première fois sur le vieux continent.

“I am not a criminal, I am an artist”

Après ces quelques questions, les trois acolytes sont entraînés dans une salle spéciale pour un interrogatoire plus poussé et leurs passeports leur sont confisqués. “Nous leur avons expliqué que nous avions, à la base, fait nos visas pour venir le 5 janvier mais les billets d’avions étaient trop chers, donc nous avons repoussé notre départ du Maroc au 10”, poursuit Hamza. Pour prouver qu’ils disent vrai, ils appellent un ami sur place qui s’était proposé de les héberger. Pris de panique et ne voulant pas de problème avec la police, ce dernier affirme ne pas connaître les trois Marocains. Ce qui ne fera qu’accroître les soupçons des agents de la douane.

Rapidement, les garçons sont transférés par fourgon dans un commissariat adjacent de l’aéroport et se retrouvent dans une pièce très étroite qui ressemble à une salle d’interrogatoire, “comme dans les films”, nous précise le jeune homme. Ils y resteront de longues heures. 

Les agents se succèdent face à eux et enchaînent, en entretien individuel, les questions indiscrètes et humiliantes. “Ils nous ont demandé si on avait déjà eu des relations sexuelles, si nous avions déjà eu des tendances suicidaires, des envies de meurtres ou encore notre rapport à la religion. Nous avons tenté de répondre à toutes ces questions en anglais puis ils se sont ensuite mis à parler hollandais. On ne comprenait plus rien”, ajoute le jeune homme qui se souvient avoir sans cesse répété: “I am not a criminal, I am an artist” (Je ne suis pas un criminel, je suis un artiste). 

Après quelques heures, les agents leur indiquent qu’ils ne sont pas autorisés à entrer sur le territoire néerlandais car ils ne présentent pas assez de preuves des raisons de leur voyage. “Ils nous ont demandé pourquoi on avait si peu d’argent sur nous. C’est vrai qu’on avait peu d’euros car nous allions dormir chez des amis pour économiser des frais d’hôtel. On avait juste un peu d’argent de poche sur nous pour la nourriture”, reconnait Hamza. 

Séjour dans un centre pour clandestins 

Aux alentours de 22 heures et avec pour seul repas un petit sandwich et un jus de fruit, ils sont fatigués, paniqués et très inquiets. Les autorités reviennent pour saisir papiers, téléphones et argent. “Plus tard, nous sommes embarqués dans des estafettes, nous ne savions pas où nous allions, nous avons signé des papiers qu’on ne comprenait pas. On pensait qu’ils nous renverraient au Maroc, puis un policier nous dit que nous devions partir pour Rotterdam, dans un centre pour clandestins. Nous ne pouvions même pas prévenir nos proches”, regrette Hamza. 

À leur arrivée, ce centre a tout d’une prison. Ahmed et Hamza sont réunis dans une cellule, et Omar se retrouve seul. Il demande à rejoindre ses camarades et se propose même de dormir à même le sol dans leur cellule. Sa demande sera rejetée. “Ça ressemblait vraiment à une prison. On nous a retiré les chaussures et les lacets, ainsi que nos vêtements. On nous a passé plusieurs scaners et pris en photos comme des criminels. On ne pouvait pas quitter nos cellules quand on voulait. On a pu discuter avec d’autres personnes détenues, dont des Marocains qui étaient sans papiers, et ils ne comprenaient pas pourquoi on nous retenait ici. Ils nous ont dit qu’il fallait qu’on fasse valoir nos droits et qu’on réclame un avocat”.

Avec leurs cartes monétiques, Hamza, Omar et Ahmed appellent leur famille et préviennent l’Uzine, le centre culturel à Casablanca où ils répètent, précise la publication sur Facebook. “Nos familles ne savaient pas quoi faire pour nous. Les jours passaient et notre situation ne s’arrangeait pas, on demandait à rentrer au Maroc mais les autorités ne nous écoutaient pas, on avait l’impression d’être des criminels. Un avocat commis d’office est venu nous voir et nous a posé plein de questions puis il n’est plus revenu. Nous avons même reçu, le dimanche, la visite du consul du Maroc à Rotterdam. Il comprenait notre situation et était gentil, mais nous a indiqué qu’il ne pouvait rien faire, c’est une décision qui relève de la loi du pays. Il nous a dit qu’on serait vite renvoyés au Maroc”, nous raconte Hamza. 

Retour au Maroc

Mardi 15 janvier, des agents viennent chercher Hamza et Omar, mais pas Ahmed. Les deux garçons sont renvoyés, chacun dans un véhicule de police, à l’aéroport de Eindhoven où ils sont arrivés. Sur place, ils sont à nouveau fouillés par les autorités mais on ne leur remet toujours pas leurs effets personnels, à savoir téléphones et passeports. Ils sont alors confiés au personnel d’un avion Ryanair à destination de Marrakech. “Nous avons enfin pu récupérer nos téléphones puis on a été installé tout au fond de l’avion, le ventre vide pendant 5 heures de vol! Nous étions très fatigués mais soulagés de rentrer”, confie le jeune danseur. 

A Marrakech, ils sont escortés par la police et subissent dès l’atterrissage de nouveaux interrogatoires. La police marocaine, ne comprenant pas la situation des jeunes hommes, s’attendait à récupérer des clandestins avant de réaliser que Omar et Hamza voyageaient en toute légalité. Ils se rendront alors à la Wilaya de police de Marrakech où ils seront interrogés puis relâchés après avoir récupéré leurs passeports frappés d’un tampon rouge signifiant que leur visa est annulé par la police hollandaise. Ahmed vivra la même chose quelques jours plus tard, le 17 janvier. 

Que dit la loi? 

Après avoir consulté les passeports et visas des trois jeunes hommes, nous avons contacté le consulat du Maroc à Rotterdam pour tenter de comprendre les motifs qui pousseraient la police à refuser l’entrée sur un territoire, et ce malgré un visa valable. “Cette situation est incompréhensible. En principe, à partir du moment où le visa Schengen pour les Pays-Bas leur est délivré par les autorités consulaires c’est qu’ils remplissaient les conditions. S’ils atterrissent dans un aéroport néerlandais avec un passeport et un visa valide, on ne peut pas leur refuser l’entrée sur le territoire. A moins que les autorités possèdent, par exemple, des preuves qui les accablent d’un grave délit ici aux Pays-Bas”, explique à notre rédaction un responsable du consulat du Maroc à Rotterdam.

Les visas Schengen de trois mois, avec entrées multiples, ont été octroyés aux trois artistes le 28 décembre, révèle la publication Facebook, après le dépôt et la validation par le consulat néerlandais des documents suivants: demande de visa, attestation de célibat, attestation de scolarité, attestation de prise en charge par un tuteur, relevés bancaires du tuteur, assurance internationale, copies des visas Schengen préalablement délivrés, etc. 

Toutefois, une fois à l’aéroport, les autorités peuvent demander à ce que des preuves supplémentaires soient fournies, à savoir des preuves que le voyageur étranger peut financer seul son séjour à hauteur d’au moins 34 euros par jour, justifie d’une attestation d’hébergement (réservation d’hôtel ou garantie d’hébergement rédigée par l’hôte) et peut prouver explicitement le but de son voyage. 

Les ressources financières de Hamza, Ahmed et Omar, qui réunissaient à eux trois la somme de 300 euros, ont peut-être été jugées insuffisantes aux yeux de la loi pour subvenir à leurs besoin durant leur séjour d’une semaine. Ils n’ont par ailleurs pas pu prouver leur hébergement chez leur ami. Mais ces conditions non-remplies ne justifient pas le traitement subi, ni l’arrestation et le séjour passé en centre de rétention administrative. 

Aujourd’hui, ils réclament des réparations financières, des excuses et des explications de la part des autorités néerlandaises. “Nous ne baissons pas les bras et souhaitons même, si cette situation se règle, retourner prochainement aux Pays-Bas...pour danser”, conclut Hamza qui malgré cette malheureuse épopée, nourrit l’espoir d’y retourner à nouveau pour exercer son art.